Blogue de Philippe Rezzonico

La transformation d’Ariane Moffatt

vendredi 6 mars 2015 à 14 h 20 | | Pour me joindre

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Ariane Moffatt revient avec un nouvel album 22h22. Photo Lepigeon

Ariane Moffatt revient avec un nouvel album 22h22. Photo Lepigeon

La parution d’un nouveau disque reflète généralement l’évolution créatrice et personnelle d’un artiste sur quelques années. Rarement cette période aura-t-elle été marquée par autant de changements personnels et professionnels que dans le cas d’Ariane Moffatt.

L’album 22h22, qui sera en vente mardi prochain, est en quelque sorte la résultante d’un tourbillon incessant de transformations. La maternité, la vie, la mort, la nostalgie et l’amitié sont au cœur de ce disque, qui met un terme à une association de longue date avec l’étiquette Audiogram et dont la diffusion se fera, en bonne partie, sans le support des plateformes de diffusion en continu. Rencontre avec une Ariane Moffatt transformée, qui vit la mi-trentaine avec sérénité.

Dans le petit café de Montréal où nous nous rencontrons, Ariane Moffatt affiche la tête d’une jeune maman qui n’a guère dormi en raison de la présence dans son foyer de jumeaux en bas âge. Cela est cohérent avec le manque de sommeil, qui est la toile de fond du cinquième disque studio de sa carrière.

« Ça n’a pas été facile d’avoir des jumeaux, dit-elle. C’est comme un tsunami. Tu ne penses à rien d’autre au début qu’à tes enfants (rires). Et c’est parfait. Je m’étais consacrée à ça au début. Mais ça te transforme tellement!

« Il n’y a rien de sexy dans le fait de changer des couches tous les jours et de me dire que, bon, il faut que j’écrive un autre album. Ce n’était pas évident. Pas plus que de savoir à quel moment il fallait que je retourne au bureau. Que je retourne au studio et que ma blonde s’occupe des deux enfants, cela a été assez stressant, jusqu’au moment où j’ai eu cette illumination de 22h22. »

Nouvel environnement

Un peu comme pour la bicyclette, le mode d’emploi pour la création ne s’oublie jamais, même s’il peut être sujet à des modifications. Et Ariane Moffatt admet que ce disque – peut-être plus que ses précédents – se veut l’instantané d’une période où l’inspiration lui est graduellement revenue en fin de soirée (22 h 22 au cadran), quand le calme s’installait dans la demeure familiale et que les jumeaux étaient endormis.

« Le départ, le fait de me mettre en mode écriture, de dire : « Je quitte la maison », cela a été assez difficile. Mais après, c’était une libération. J’avais mes blocs de travail durant quelques heures par jour où j’étais de retour en mode créativité. J’étais revigorée.

« J’ai terminé ma tournée trois semaines avant la naissance des bébés. Six mois après, je partais écrire. C’est une photographie d’une très courte période de temps. J’étais complètement submergée par de nouvelles sensations : le défi de vieillir dans mon métier ou de vieillir tout court, l’idée de la mort… Quand tu donnes la vie, tu vois cette possibilité de plus près. Dans ma vie, heureusement, je n’ai pas vécu de deuils qui m’ont saisie. C’est un peu pour ça que j’ai décidé d’aborder la mort, mais de façon lumineuse. Avant qu’elle me pogne, je vais célébrer la vie. »

La chanson-titre fait implicitement allusion aux enfants d’Ariane et de sa rupture avec le passé. On entend d’ailleurs les jumeaux sur l’interlude Matelots et frères. Nostalgie des jours qui tombent, avec ses nombreuses références à une jeunesse d’antan, pourrait être chapeautée du titre du classique de Françoise Hardy, Ma jeunesse fout le camp. Debout est l’affirmation d’un amour fou, et Miami évoque une amitié perdue. Quant à la très explicite Les tireurs fous, elle a été composée bien avant les événements tragiques survenus contre Charlie Hebdo.

« L’album était terminé. C’était même avant le tireur au Parlement. Tous les jours, malheureusement, on pourrait avoir une inspiration sur ce sujet. J’ai écrit la chanson l’été dernier, quand il y a eu le forcené de Moncton. Je me disais : « C’est donc ben rendu fou. Ça peut exploser n’importe où, n’importe quand. »

« Il y avait un constat entre cette violence isolée qui peut exploser tout le temps et le fait que j’expose mes enfants à ces choses-là. Dans mon monde idéal, nous n’aurions pas accès aux armes et à la possibilité de devenir des personnages de jeux vidéo qui tuent dans la vraie vie. »

Sur les touches

Sur le plan musical, 22h22 est encore plus axé sur les claviers que ne l’était le bilingue MA. D’ailleurs, quand on scrute la discographie de Moffatt depuis ses débuts (Aquanaute, en 2002), on remarque qu’elle est graduellement revenue à ses premières amours (les claviers) après avoir connu un sommet de groove avec Tous les sens (2008).

« C’est un disque onirique, très dream pop. Pour moi, ça venait plus avec des touches que des cordes de guitare. J’étais presque prête à aller dans un trip d’esthétique new age. Je n’imaginais pas la guitare là-dedans. Avec Jean-Phi [Goncalves, le coréalisateur], on s’est dit qu’on allait faire un album de touches. Et après, on s’est dit qu’on n’allait pas faire un concept juste pour faire un concept. Il y a eu une session à Miami où l’on a ajouté de la basse et de la guitare. Mais c’est un choix volontaire. C’est notre monde de rêve. Je veux rester dans une vapeur, dans une nappe synthétique. »

Le départ d’Audiogram

Mine de rien, sans tambour ni trompette, Ariane Moffatt a mis un terme à son association de plus d’une décennie avec Audiogram en signant un contrat avec l’étiquette Simone Records, propriété de Sandy Boutin, l’ex-imprésario de Karkwa et le fondateur du Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue. Une décision logique et prévisible, selon la principale intéressée.

« Quand mon contrat s’est terminé, personne n’est venu me demander ce que je voulais faire pour la suite, dit-elle. Mais avec les années, j’ai acquis une plus grande autonomie dans la business. Avec ma sœur [Stéphanie Moffatt, son imprésario], on en mène large lorsqu’on travaille sur un projet. On s’implique, on arrive avec plein d’idées. C’était cohérent d’être avec un indépendant. Mais je ne pourrai jamais assez remercier Michel Bélanger [le patron d’Audiogram], le grand manitou, comme je dis, pour toutes ces années.

« Être totalement indépendante [sans étiquette], je ne me sentais pas à l’aise. Avec Simone, ce n’est pas un truc à long terme où l’on s’attache pour plein d’albums. Et il y a le lien particulier entre ma sœur et Sandy, et le fait que les artistes de Simone [Marie-Pierre Arthur, Louis-Jean Cormier], ce sont pas mal tous des amis dans la vie. »

Diffusion en continu très limitée

L’album 22h22 sera offert sur le site web d’Ariane Moffatt pour lecture en continu à partir 20 heures, dimanche soir, au moment où elle sera à l’émission Tout le monde en parle, et ce, uniquement pour une période de 22 heures. Ainsi que sur le site d’Ici Musique, du 10 au 17 mars. Après? Terminé. Du moins, durant trois mois.

« Je me retire de ça, moi. Pendant les premières semaines, l’album ne se retrouvera sur aucun streaming. J’ai envie qu’il y ait une pérennité dans mon métier et que mes enfants puissent avoir des références afin de savoir qui sont les auteurs québécois dans leur temps. »

« Nous savons tous que les disques se vendent le plus au moment de leur sortie, explique Stéphanie Moffatt, jointe par téléphone. Nous ne sommes pas contre l’évolution de l’industrie, mais en raison des microcents versés pour la rétribution en continu, si les gens veulent l’album, ils iront l’acheter sur iTunes. »

« Si on se pitche tous là-dedans [la diffusion en continu] et que l’on noie le poisson, notre culture va disparaître, ajoute Ariane. La possibilité de faire une carrière en chanson va disparaître. Si un jeune groupe qui commence peut profiter de l’aspect promotionnel d’un tel système, fine. Mais moi, je n’ai pas besoin de ça.

« On parle de subventions, mais c’est seulement 16 % de l’investissement du disque qui est subventionné. Je ne me prends pas pour Taylor Swift [qui s’est retirée du service de diffusion en ligne Spotify], mais en ce moment, moi, je ne vais pas là. »

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22h22, en vente en magasin et en ligne à compter du 10 mars.

La tournée 22h22 s’arrête à Québec (L’Impérial, 1er mai) et à Montréal (Métropolis, 22 mai). On peut consulter toutes les autres dates de tournée au Québec ici (www.arianemoffatt.com)