Blogue de Philippe Rezzonico

Rencontre avec Christine and the queens, sensation de la pop française

mercredi 18 février 2015 à 17 h 26 | | Pour me joindre

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Découverte musicale dans l’Hexagone en 2014, interprète féminine de l’année aux Victoires de la musique à Paris il y a quelques jours, Christine and the Queens, de son vrai nom Héloïse Letissier, a réalisé dès qu’elle a mis les pieds au Québec que la notoriété ne connaît pas de frontières.

Arrivée mardi sur nos terres en vue de son spectacle de jeudi présenté à guichets fermés au Métropolis, la Française a été reconnue par une vendeuse dans un magasin de vêtements du centre-ville. Déjà, la rançon de la gloire.

« En France, ça arrive qu’on me reconnaît », affirme la jeune femme, rencontrée mercredi matin dans un hôtel de Montréal. « Mais là, dans un magasin canadien, c’était vraiment la consécration. J’ai envoyé un texto à ma mère. Je lui ai dit : Ça y est, maman. Ça y est! It’s happening!”. C’est vrai que c’est assez troublant. Et la fille qui m’a reconnue vient au concert jeudi. J’espère qu’elle sera contente. »

L’anecdote est d’autant plus marrante dans la mesure que celle qui a choisi un nom d’artiste inspiré de rencontres avec les drag queen de Londres en est à son tout premier voyage chez nous.

« Je ne suis même jamais venue en Amérique du Nord. J’ai peur des avions. Mais je me disais que ça serait trop bête de ne pas venir à Montréal à cause de cette peur. Donc, j’ai pris trois verres de vin et puis j’ai pris l’avion. »

Christine et Héloïse

Le ton chaleureux et le sourire jovial de la jeune femme offrent un décalage avec l’image de l’artiste à la musique électro-pop minimaliste, dont les clips léchés ont souvent une texture glacée. Jusqu’à quel point le personnage de Christine se distance-t-il d’Héloïse, celle qui la nourrit?

Au plan strictement visuel, le look affiché en entrevue (veste cintrée, souliers luisants) est le corollaire des tailleurs monochromes qui lui servent de tenue de scène. Il n’y a certes pas un clivage digne de Ziggy Stardust avec David Bowie, ou de n’importe quel membre de Kiss…

« Christine est un personnage, mais c’est plus un processus avec un but très précis. C’est un processus de libération. C’est comme une technique d’écriture, en fait. C’est une façon de me décomplexer et de libérer quelque chose avec plus d’audace. Avec ce personnage, je prends plus de risques. Dès que je me sens acculée, je me dis :  “Qu’est-ce que Christine ferait?” C’est comme une technique imaginaire. Ça me pousse à être moins peureuse que je ne le suis. Je suis quelqu’un de timide. Christine n’est pas un superhéros, mais elle fait clairement quelque chose que je ne ferais pas. Je ne serai jamais comme un Bowie qui a des mutations impressionnantes, mais tout le monde peut avoir sa Christine. J’ai l’impression que les gens s’identifient à ça. Ils ont leur Christine. »

Français et anglais

On ne compte plus les artistes de France de la nouvelle génération qui chantent dans la langue de Shakespeare. Christine n’est pas différente à cet égard, mais elle se distingue de nombre de ses pairs en composant des chansons bilingues, qui composent d’ailleurs près de la moitié de son disque. Cela est étonnant, car les artistes capables de s’exprimer dans plusieurs langues évitent le plus le souvent le mélange tant le phrasé et la phonétique du français et de l’anglais sont différents.

« Ce n’est pas un processus que j’intellectualise, explique-t-elle. Ce sont souvent des improvisations. Spontanément, des choses venaient en anglais. Souvent des refrains. Ça m’intéresse pour que ça ne soit pas lisse. Ça permet des vraies ruptures de ton sans avoir les artifices habituels de compo.

« Ça crée aussi des superpositions de voix et une schizophrénie d’écriture. C’est comme raconter la même histoire avec deux voix très différentes, dont une très naïve, car mon anglais n’est pas aussi maîtrisé. Et comme le texte vient toujours en dernier dans ma création, ça demeure une matière sonore pour moi. Ça me permet de travailler deux musicalités différentes. »

Les spécialistes de musique ont défini l’électro-pop de Christine and the Queens comme étant minimaliste. Ce constat – indiscutable – s’explique par la volonté de l’artiste de permettre à sa musique de respirer et d’accroître ainsi la portée des silences.

« L’espace, c’est quelque chose qui m’obsède constamment et qui a été une revendication d’office. D’ailleurs, j’ai eu un mal fou à trouver le bon partenaire en Angleterre pour enregistrer le disque. Avant, j’avais fait des tests avec des ingénieurs qui arrivaient avec des cymbales et un mur de son… J’ai fait : “Aie! Non.” Je voulais que ça respire, parce que je suis intéressée par le silence et les respirations. Il y a de l’air et des sous-entendus. Des choses qui ne sont pas nécessairement dites. »

L’équilibre

Quand on scrute avec attention l’univers sonore, visuel et parolier de la chanteuse, auteure et compositrice, on est frappé par nombre de dualités ou d’oppositions : les personnalités (Héloïse et Christine), les langues (français et anglais), les univers créatifs (une musicienne influencée par le théâtre, sa formation académique), les thèmes (beauté et laideur) et la sexualité (elle est ouvertement bisexuelle).

« Ce qui n’arrange rien, c’est que je suis Gémeaux, souligne-t-elle, quand on lui brosse le tableau. Tout ça, clairement, oui. Quoique c’est quelque chose dont je n’étais pas consciente au départ. J’aime bien fonctionner par contraste, par rupture, par équilibre et par symétrie inversée. Là, je m’en rends compte. L’esthétique des oppositions et des contrastes, ça me plaît. »

Les honneurs

Christine and the Queens a remporté les Victoires d’interprète de l’année et de clip de l’année (pour la chanson Saint-Claude). Avec quelques jours de recul, voit-elle ces prix comme une validation de son parcours d’artiste?

« C’est clairement impressionnant. Surtout le titre d’interprète féminine qui me semblait assez imposant. Et c’est assez rapide. J’ai clairement des réflexes de jeune débutante. J’avais l’impression d’être une petite fille avec des grands. J’avais l’impression d’être à mon premier rendez-vous amoureux avec mon bouquet de fleurs…

« Je prends ça comme un encouragement, une reconnaissance de ma carrière qui est toute jeune. Je vois ça comme un “Salut! Te voilà. Nous, on t’aime bien comme ça.” Ce qui m’encourage à explorer d’autres pistes.

« J’ai un fond pessimiste, assure-t-elle. Quand le premier disque a été bien accueilli (plus de 250 000 exemplaires de Chaleur humaine vendus en France), j’ai pensé : “Eh merde… Le deuxième album…” (Rires.) Mais c’est intéressant. C’est un vrai défi de penser à la suite. J’ai beaucoup appris du premier album. J’ai découvert le travail en studio. Je reste une vraie débutante, mais qui commence à avoir des envies musicales plus précises pour la suite.

« Comment faire évoluer Christine, le personnage, qui maintenant a été présenté au public? La présentation est faite. Il n’y a pas eu de malentendu sur qui j’étais… Donc, voilà. Je pars de là pour aller ailleurs. »

Christine and the Queens au Métropolis (complet), jeudi 19 février. Première partie : Kadebostany.