Blogue de Philippe Rezzonico

« Avant, un artiste pouvait se produire 10 fois à Montréal. Ce n’est plus vrai. » – L. Saulnier

mardi 17 février 2015 à 1 h 21 | | Pour me joindre

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Louis-Jean Cormier à Montréal en lumière en 2014 (Photo : ICI Radio-Canada)


Les premières d’artistes locaux dans les festivals de musique étaient encore rarissimes il y a cinq ou six ans. Ce n’est plus le cas. Au même titre que la vente de la musique a été victime de soubresauts majeurs depuis une décennie, le modèle de diffusion de ladite musique sur scène s’est ajusté à une nouvelle réalité.

En novembre, Coup de cœur francophone a présenté pas moins de 16 premières (Daniel Boucher, Salomé Leclerc, Julien Sagot, Antoine Corriveau, etc.) à Montréal. À compter de jeudi, le festival Montréal en lumière en proposera près d’une dizaine (Daran, Mara Tremblay, Marie-Pierre Arthur, Bobby Bazini, Guillaume Beauregard, etc.).

Quelles sont les raisons qui ont mené à cette tendance lourde? Comment des festivals aussi différents que CCF, consacré à la chanson francophone, et MEL, dont le volet musical n’est qu’un pan de la gigantesque programmation (musique, théâtre, gastronomie), en sont-ils venus à viser la même cible? Explications.

Créer l’événement

« Il y a cette notion de créer l’événement, explique Steve Marcoux, programmateur de Coup de cœur. Avec une première, on présente un artiste qui n’a pas été trop vu et que les amateurs ont hâte de revoir. Le momentum est là, car son album est sorti il n’y a pas longtemps. »

Notons que par « première », on veut dire le premier spectacle où le public peut entendre les nouvelles compositions d’un artiste ou d’un groupe dans une ville donnée, pas une création spécifique pour tel ou tel festival ou une présence exclusive, quoique cela puisse s’appliquer, le cas échéant.

« Il y a 10 ou 15 ans, un artiste pouvait se produire 10 fois à Montréal pour la durée de vie d’un album, note Laurent Saulnier, vice-président programmation et production de l’Équipe Spectra (NDLR : à titre d’exemple, les Cowboys Fringants, avec 10 spectacles à guichets fermés à Montréal uniquement au mois de décembre 2002). Ce n’est plus vrai.

« Prenons, par exemple, Mara Tremblay qui fait sa première (Club Soda, 24 février). Mara ne présentera pas son spectacle 10 fois en ville. Elle va jouer à Montréal, puis au Dix30, à Laval, à Belœil…  Bref, la ceinture… Mais dans une semaine, tous les médias vont être là, ce qui ne serait pas le cas, si c’était sa huitième représentation dans la métropole. »

Le portrait d’ensemble a bien changé. Durant des années, les artistes présentaient leurs nouvelles chansons le plus souvent lors d’une première ou d’une rentrée hors festival afin de retenir toute l’attention médiatique, et pour ne pas se retrouver en concurrence directe avec une demi-douzaine d’autres spectacles le jour J.

La prise de risques

Mettre sur pied une production représente un risque financier pour les créateurs. C’est encore plus vrai de nos jours. De plus, les artistes apprécient l’encadrement fourni par un festival.

« Lors de la naissance de Montréal en lumière, notre mission était de s’adapter à un marché existant sans le déstructurer, rappelle Saulnier. On voulait s’intégrer à cette période officielle de « rentrée » qu’était le mois de février. On a établi des bases solides durant une décennie et, depuis six ans, ce sont les premières qui viennent à nous. Les artistes nous contactent pour se produire.

« Ça leur offre de meilleures conditions, poursuit Saulnier. Quand ils s’autoproduisent, les artistes paient pour tout. Ou bien c’est la compagnie de disques qui paie pour eux. Là, c’est nous qui achetons les spectacles. »

« C’est la mutualisation des énergies, renchérit Marcoux. Sans le soutien des festivals, un artiste fait sa promo tout seul. Il fait sa location de salle tout seul, et il n’a pas de cachet garanti… Ça va mieux tous ensemble. On peut mener le projet plus loin. Pour les festivals comme le nôtre où il n’y a pas de gratuité, on se doit de bonifier l’offre.

« Participer à un festival, ça permet aussi à l’artiste d’avoir une carte de visite auprès des diffuseurs en région. C’est particulièrement vrai pour les jeunes qui viennent à Coup de cœur. Ils peuvent dire : « Vous voyez, un festival d’importance nous a fait confiance.  » Ça leur donne un branding. »

Si la venue d’un artiste dans chaque ville du Québec constitue forcément une « première » dans ladite municipalité, la tendance est plus importante à Montréal ou à Québec, et ce, hors de la saison estivale. Les festivals d’été où l’on multiple les spectacles extérieurs gratuits ne sont pas propices aux premières. Dans ces cas, c’est l’exclusivité de la présence d’un groupe et la diversité de l’offre qui sont primordiales.

La concentration

Toutefois, dans les fenêtres comprises entre les mois de septembre à novembre, ainsi que de février à avril, les premières sont légion. À Montréal, elles sont de plus en plus concentrées dans des événements annuels. Pour le consommateur qui a moins d’argent à dépenser pour la culture en cette période d’austérité, présenter les premières de Marie-Pierre Arthur (Club Soda, 26 février) et de Mara Tremblay à 48 heures d’intervalle, n’est-ce pas se tirer dans le pied? Il s’agit d’artistes qui ont des publics similaires.

« On essaie de ne pas s’auto-cannibaliser, assure Saulnier. On présente les premières de Stefie Shock (Club Soda) et de Bruno Pelletier et Guy Saint-Onge (salle Wilfrid-Pelletier) le même soir (19 février), mais il ne s’agit pas du même public. Et puis, les amateurs de Jay-Jay Johanson (Gesù, 21 et 22 février) qui aiment Jay-Jay Johanson, ils vont venir le voir à Montréal en lumière ou trois mois plus tard s’il décide de se produire au mois de mai.

« Les portefeuilles ne sont pas extensibles, c’est vrai, mais je crois à l’effet Hygrade. Plus tu vois de spectacles, plus tu as le goût d’en voir. Et puis, tout festival offre par définition une concentration intense de spectacles. »

« En novembre, Vincent Vallières a offert deux soirées où il jouait intégralement quatre disques différents (deux par soir), explique Marcoux. On parle d’un artiste établi et de spectacles-événements. Seulement vingt pour cent des festivaliers qui ont assisté aux deux représentations étaient les mêmes… Est-ce que la concentration est un problème? Je pense que peu de gens vont voir beaucoup de spectacles. Pour les festivals, l’important, c’est de proposer une offre diversifiée. »

Les festivals ont toujours occupé une part importante du rayonnement de la musique d’ici. Doivent-ils désormais être perçus comme une planche de salut pour les artistes qui veulent présenter leurs nouvelles créations?

« Non, pas une planche de salut, mais c’est un maillon essentiel, estime Marcoux. D’ailleurs, on voit bien que les artistes circulent dans tous les festivals. »

« C’est un cas de win-win-win, conclut Saulnier. Tout le monde est gagnant. Les festivals, les artistes et le public. »