Blogue de Philippe Rezzonico

Quand même les Grammy n’arrivent plus à faire vendre des disques

vendredi 6 février 2015 à 15 h 52 | | Pour me joindre

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Pharrell Williams: six nominations au Grammy. Photo AP

Pharrell Williams: six nominations au Grammy. Photo AP

La veille de la 50e cérémonie de remises des trophées Grammy, en 2008, Amy Winehouse avait déjà écoulé un peu plus de dix millions d’exemplaires de son album Back to black. Dans la semaine qui a suivi sa consécration mondiale avec l’obtention de cinq gramophones, plus d’un million de disques supplémentaires ont trouvé preneur.

Une telle chose pourrait-elle se produire dimanche à Los Angeles, advenant une récolte miraculeuse pour Sam Smith, Beyoncé ou Pharrell Williams (six nominations chacun)? Absolument pas. Au mieux, cela fera grimper le nombre d’écoutes en continu de leurs succès du moment. L’écoute en continu : le phénomène qui plombe un peu plus l’industrie de la musique de nos jours.

Le triomphe de Winehouse ne remonte qu’à sept ans, mais les turbulences vécues par l’industrie musicale depuis lors ont modifié sa structure de façon plus draconienne que l’arrivée des 45 tours dans les années 1950 ou celle du clip durant les années 1980.

Il va de soi que Beck, Drake, Jay-z ou Jack White (quatre nominations chacun) vendront un peu plus de disques la semaine prochaine advenant quelques récompenses. Situation similaire pour des artistes (Paul McCartney, AC/DC, Kanye West, Rihanna, Madonna, Katy Perry) qui feront une prestation lors de la diffusion en direct du gala (CBS, 20 h). Jamais plus on ne verra des retombées commerciales qui se comptabilisent en dizaines de millions de dollars comme celles de Winehouse.

Je soulevais une question existentielle l’automne dernier avant le Gala de l’ADISQ : « Qui est encore prêt à payer pour la musique? » Peut-être encore moins de gens que je ne l’imaginais… Les chiffres de la firme Nielsen Soundscan pour les ventes de disques et l’écoute en continu aux États-Unis en 2014 sont effarants.

164 milliards d’écoutes

Les Américains ont écouté pas moins de 164 milliards de pièces musicales par l’entremise de l’un ou l’autre des services de musique en continu offerts sur leur territoire, soit une augmentation de 54,5 pour cent par rapport à 2013.

Cent soixante-quatre milliards! Un tel chiffre relève presque de l’abstraction de l’esprit.

Même si l’on divise par dix, pour ramener le tout à l’équivalent d’un album physique ou numérique, le chiffre de 16,4 milliards surpasse de façon astronomique les 257 millions d’albums vendus, soit la somme des ventes de disques compacts, de vinyles et de pistes numériques aux États-Unis durant la même période. Une baisse de 11,2 pour cent par rapport aux 289,4 millions de 2013.

L’ultime catastrophe dans ce bilan annuel écrit à l’encre rouge se veut la baisse considérable des ventes de pistes numériques. Pistes numériques qui, rappelons-le, devaient sauver la mise à l’industrie, il n’y a pas si longtemps.

Le 1,1 million de pistes vendues demeure une donnée imposante, mais cela représente une baisse de 12,5 pour cent en regard du 1,25 million de pièces achetées en 2013. Quant aux ventes d’albums numériques, elles ont chuté de 9,4 pour cent en un an.

Le miroir canadien

Au Canada, ce n’est que depuis le mois de juillet 2014 que la firme Nielsen compile les statistiques touchant l’écoute en continu, sans toutefois tenir compte des variantes entre les provinces. On a comptabilisé plus de 6 milliards  d’écoutes lors des six derniers mois. Une projection de l’ordre de 12 à 15 milliards d’écoutes pour 2015 semble plausible.

Ici aussi, les baisses atteignent les mêmes proportions que chez nos voisins du Sud. Décroissance de 12,8 et de 3,7 pour cent, respectivement, pour les pistes et les albums numériques au Québec. Des chutes similaires à celles observées au Canada (12,4 pour cent pour les pistes numériques et 4,4 pour cent pour les albums).

Ne nous leurrons pas. Si les ventes de vinyles sont à la hausse de façon significative (71 pour cent), en chiffres absolus, c’est négligeable. À preuve, on parle de 400 000 exemplaires pour l’ensemble du Canada en un an comparativement à 6 milliards d’écoutes en continu en six mois. Un fossé digne du grand canyon.

Il faut noter que quatre des dix vinyles les plus vendus au pays (dans une fourchette de 2600 à 4100 exemplaires) sont des rééditions. Quand tout le monde aura racheté les vinyles de sa jeunesse, cette part de marché risque de s’écrouler rapidement.

Bref, plus que jamais, on écoute de la musique, mais on débourse de moins en moins pour s’en procurer. Les redevances versées sont infimes en regard du volume d’écoute. Rien, a priori, pour inciter les principaux acteurs de la cérémonie de remise des Grammy à faire la fête.

Remarquez que certains artistes peuvent quand même pavoiser. En faisant la somme des disques et des chansons vendus et en y ajoutant le total des pièces écoutées en continu, on réalise que Taylor Swift a écoulé 4,399 millions d’unités en 2014 aux États-Unis. Sam Smith (2,075 millions), Katy Perry (1,503 million), Lorde (1,481 million), Beyoncé (1,469 million) et Pharrell Williams (1,390 million) ont eux aussi connu une excellente année.

Ces artistes représentent l’exception, pas la norme. Lundi matin, après les trophées, le glamour, les paillettes, l’alcool et les possibles controverses, de Los Angeles à Paris en passant par le Québec, on se demandera quand cette Downward spiral (spirale descendante), pour citer Nine Inch Nails, va prendre fin.