Blogue de Philippe Rezzonico

Le livre des Mormons trempé dans le vitriol

jeudi 4 décembre 2014 à 1 h 34 | | Pour me joindre

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Scène du spectacle The book of Mormon
The book of Mormon, où comment porter la bonne parole en zone de guerre.

Le slogan est inscrit en grosses lettres lumineuses sur la marquise du théâtre Eugene O’Neill, à New York, où est né The book of Mormon : « la meilleure comédie musicale de ce siècle. » Marrant. Le siècle n’est vieux que d’une décennie et des poussières…

La phrase est celle du critique du New York Times, publiée au moment où The book of Mormon a pris l’affiche au théâtre de la 49e rue en 2011. Sa récupération à des fins publicitaires est tout à fait dans le ton de cette production qualifiée de phénomène qui est à l’affiche à la Place des Arts de Montréal jusqu’à dimanche.

Exagéré, cet engouement? À en juger par les réactions des spectateurs présents à la salle Wilfrid-Pelletier, mercredi soir, une grande partie de ce qui a mené à un succès à New York et ailleurs a fait mouche au Québec.

Il faut dire qu’elle est prétexte à d’irrésistibles détournements de propos et de situations, cette comédie musicale portant sur deux jeunes missionnaires, Elder Price (Gavin Creel) et Elder Cunningham (Christopher John O’Neill), envoyés en Ouganda pour propager la bonne parole. Dur, dur, pour des Mormons qui ont été nourris de la doctrine de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours de parler religion dans un pays où les gens vivent dans des habitations… où il n’y a pas de sonnettes aux portes.

Satire irrévérencieuse

Les créateurs Trey Parker, Matt Stone et Robert Lopez s’en donnent à cœur joie dans le texte de cette satire religieuse qui est parfois grinçante, tantôt décapante et toujours irrévérencieuse. Il faut savoir que Parker et Stone sont les créateurs de South park, ce dessin animé qui fait fureur à la télévision américaine depuis 1997 avec ce genre d’humour.

Le spectacle comprend son lot de gentilles moqueries que l’on retrouve dans des comédies musicales pour toute la famille : on ridiculise le porte-à-porte pour lequel les Mormons sont bien connus (Hello), les notions de partenariat (Two by two), ainsi que l’amitié (You and me (but mostly me)). Mais au fond, tout cela n’est qu’amuse-gueule.

À lire aussi : Les mormons tentent de profiter de l’humour des créateurs de South Park

Les auteurs s’offrent des blagues à profusion sur des sujets pourtant tabous comme l’excision, le racisme, le cancer, le viol et le Sida. Parfois, les subtilités dans le texte sont escamotées par un son un tantinet brouillon, principalement dans les numéros collectifs. N’empêche, quels auteurs sont assez illuminés pour mélanger le diable, l’homosexualité, Gengis Khan et le tueur en série Jeffrey Dahmer dans un numéro pétaradant (Spooky Mormon hell dream)?

La comédie musicale The book of Mormon
Gavin Creel, au centre, et Christopher John O’Neill, à l’extrême droite, portent le spectacle sur leurs épaules. Photo de production.

Qui peut concocter un spectacle truffé du mot de quatre lettres qui est le plus souvent directement adressé au Seigneur, comme dans Hasa diga eebowai, qui envoie joyeusement promener le Créateur, doigts d’honneur en prime? Difficile de croire que cette comédie musicale a été imaginée et conçue dans un pays où l’on interdit encore en 2014 le mot en question à la télévision publique.

En dépit de tous ces excès, cela fonctionne. En un peu plus de trois ans, The book of Mormon a remporté neuf prix Tony (l’équivalent des Oscars pour les comédies musicales) et un Grammy. De plus, la production dispose de deux troupes itinérantes en Amérique du Nord. Un succès critique et populaire qui rivalise avec Le roi lion, auquel The book of Mormon fait de nombreux clins d’œil.

Codes respectés

Les producteurs ont trouvé le moyen de faire passer leurs valeurs (vraiment pas celles de l’église) et leur message anticonformiste dans un contenant qui respecte en tous points les codes des meilleures comédies musicales : bons interprètes, chansons fortes, décors interchangeables, jolies chorégraphies, numéros accrocheurs (Turn It off, Man up, Joseph Smith American Moses) et juste assez de bons sentiments (I am here for you, I believe, Baptize me) pour que le spectateur moyen ne soit pas dépaysé. Arriver à créer des chansons sur Orlando et Salt Lake City qui se tiennent debout n’est pas à la portée de tout le monde, croyez moi.

Creel, le beau gosse doué et imbu de lui-même, et O’Neill, le petit rondouillet pas confiant pour deux sous, portent le spectacle sur leur épaules dans un traditionnel numéro de comique avec son faire-valoir. Alexandra Ncube (Nabulungi), dans le premier rôle féminin, Peter Mitchell (Elder McKinley), dans le rôle du missionnaire gai, et Corey Jones, en général bête et méchant, les secondent à merveille.

Les véritables Mormons qui prêchent la parole de leur livre sacré ont, semble-t-il, pris du bon côté la création de cette pièce qui se fiche d’eux. Bon sens de l’humour ou opportunisme? La question mérite d’être posée, car ces derniers font de la publicité dans le livret de toutes les productions itinérantes. Il y en avait deux, en anglais et en français, dans le livret remis à la salle Wilfrid-Pelletier.

On le saura l’an prochain, car the The book of Mormon sera présentée en février 2015 à Salt Lake City, là où se trouve le siège social mondial de l’église. Et c’est là qu’ils verront de visu que pour Parker, Stone et Lopez, il y a absolument rien de sacré…

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The book of Mormon, de Trey Parker, Matt Stone et Robert Lopez, avec Gavin Creel et Christopher O’Neill. Jusqu’au 7 décembre à la salle Wilfrid-Pelletier. Matinées le 6 et le 7 décembre.