Blogue de Philippe Rezzonico

Hallyday, Dutronc et Mitchell triomphent à Paris

dimanche 9 novembre 2014 à 15 h 37 | | Pour me joindre

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Jacques Dutronc, Johnny Hallyday et Eddy Mitchell: le bon temps du rock n' roll.

Jacques Dutronc, Johnny Hallyday et Eddy Mitchell: le bon temps du rock n’ roll.

PARIS – Johnny Hallyday, l’idole, Jacques Dutronc, le playboy, et Eddy Mitchell, le rockeur crooner : rêver d’une prestation commune des trois légendes françaises relevait de l’utopie. Il a fallu un repas entre les copains de toujours pour que se concrétise le spectacle Les vieilles canailles, Dutronc, Hallyday, Mitchell, qui fait salle comble depuis mercredi au palais omnisports Paris-Bercy.

Il y a eu trois spectacles d’annoncés en avril. Puis, deux autres se sont greffés. Et un sixième, il y a dix jours. Mesurez les chiffres : 214 ans d’âge pour le trio, plus de 150 années de métier, environ 100 000 spectateurs en six soirs et une diffusion en direct dans plus de 160 de salles de cinéma dimanche en France, en Suisse et en Belgique. L’événement musical de l’automne à Paris. Récit.

Au sortir de la bouche du métro, on voit l’interminable queue de spectateurs qui entre au goutte-à-goutte dans l’omnisport Paris-Bercy. Pas de veine pour les revendeurs qui crient: « Places! Qui veut des places?! » Cette foule qui se présente samedi au quatrième des six spectacles du trio affiche une moyenne d’âge au-dessus de la cinquantaine et a déjà en main ses billets achetés à 243 et 199 Euros (355 et 290 dollars canadiens). Pas populaire, la revente, avec des prix du genre.

L’entrée principale de l’enceinte réaménagée avec ses 56 marches abruptes – sans escalier mobile – n’est pas indiquée pour certains spectateurs dont l’âge approche les 70 berges franchies par Mitchell (72 ans), Hallyday (71 ans) et Dutronc (71 ans). Les amateurs peuvent reprendre leur souffle après la grimpette en se procurant les sempiternels t-shirts, tasses et autres souvenirs d’usage. La palme de l’originalité? Un macaron (badge, disent les Français) qui est en réalité un décapsuleur. Les vieilles canailles, c’est bien connu, ont toujours soif.

Les copains d’adolescence qu’étaient Jean-Philippe Smet (Hallyday), Claude Moine (Mitchell) et Jacques Dutronc pensaient-ils fouler les planches au 21e siècle alors qu’ils écoutaient du rock n’ roll venu d’Amérique dans le 9e arrondissement? Peu probable.

Le square de la Trinité

C’est toutefois l’influence de Las Vegas qui inspire cette production: 12 cuivres alignés en fond de scène, un énorme porche qui surplombe l’écran géant, une porte d’entrée à gauche et un bar à droite. Un décor qui va de soi avec les tenues de soirée portées par les vedettes françaises, tel un Rat Pack (Frank Sinatra, Dean Martin, Sammy Davis jr.) parisien qui reprend possession du square de la Trinité où il a fait ses premières armes.

Sur l’affiche, c’est inscrit Dutronc, Hallyday, Mitchell. Notez l’ordre alphabétique. Au vestiaire, les égos. Sinon, le nom d’Hallyday serait obligatoirement venu en premier. Entre potes d’enfance, pas de chichis. Et ils respectent cette logique en ouverture quand ils enfilent Les play-boys (solide), Noir c’est noir (pétaradante) et C’est un rockeur (vibrante). Le symbolique triplé permet de voir que chaque artiste peut s’accaparer les titres de ses collègues. Dutronc, affublé de ses éternelles lunettes noires, est supérieur quand il chante seul, mais il ne fait pas dérailler l’entreprise.

Seulement six des 23 chansons offertes sont interprétées individuellement. Tout un tour de force quand on sait que Dutronc n’a pas fait de scène pendant 18 ans (retour en 2010) et que Mitchell avait pris sa retraite de la scène en 2011. Chapeau au saxophoniste Michel Beauchesne, qui a fait les arrangements.

Plaisir contagieux

Il y a un plaisir contagieux à voir le trio partager les immortelles. Eddy et Johnny s’amusent comme des gamins à hurler Les cactus, Dutronc survole avec Hallyday l’émouvante J’ai oublié de vivre, et Johnny ne peut s’empêcher de quitter le bar pour rejoindre Mitchell qui cartonne avec Lèche-bottes blues.

Bien sûr, à la lumière de certaines prestations individuelles, on se dit que quelques collaborations n’étaient pas obligatoires. Dutronc est mordant à souhait avec L’opportuniste dont la phrase « je retourne ma veste, toujours du bon côté » est encore d’actualité. Mitchell est émouvant avec Le cimetière des éléphants, quand le mec implore son amoureuse : « Faut m’garder et m’emporter ». Grand frisson dans la foule. Et Johnny n’a besoin de personne pour allumer le feu avec une Gabrielle digne d’une livraison au stade de France.

Sauf que sans les 17 duos ou trios, ce spectacle nostalgique aurait pu être nappé de naphtaline. Les collaborations donnent un nouveau souffle aux titres mythiques et il y a une réelle prise de risque. La version d’Excuse-moi partenaire interprétée par Hallyday et Mitchell est vitaminée à souhait. Et le refrain de Il est cinq heures, Paris s’éveille est repris par les spectateurs. Émouvant. Et les tapes dans le dos… Et les poings qui s’entrechoquent… Et les embrassades… Et les sourires grands comme la tour Eiffel…

Et, ma foi, il y a des tas d’histoires derrière certaines chansons. Comment ne pas sourire durant J’aime les filles, quand on sait qu’Hallyday et Dutronc sont ou ont été liés à Sylvie Vartan, Nathalie Baye et Françoise Hardy?

Les péchés de jeunesse

Entendre Mitchell raconter comment Hallyday lui piquait ses 45 tours à l’adolescence – entre autres, pour en refiler à Dutronc – se veut le prétexte à l’interprétation de Dead or alive, de Lonnie Donogan, et de Be-bop-a-lula, de Gene Vincent. Dès que le trio entame cette dernière, des dizaines de spectateurs massés au parterre foncent vers l’avant-scène, transformant ce qui était un tour de chant en spectacle rock n’ roll. Soudainement, nous sommes téléportés 55 ans en arrière, à Golf-Drouot.

Durant Le pénitencier propulsé dans la stratosphère par Hallyday et 20 musiciens, le jeune homme (vingtaine) à mes côtés filme la prestation comme si le Messie vient d’arriver sur terre. Lorsque que Dutronc lance Et moi, et moi, et moi, une sexagénaire bondit les poings en l’air comme une adolescente d’aujourd’hui à l’écoute de Poker Face, de Lady Gaga. Belle image. Et quand Pas de boogie woogie balaie l’aréna, l’ado boutonneux dans la rangée M, le grand Pierre Richard, la fille de Hallyday (Laura) et tout ce qui est vivant dans Paris-Bercy est à l’unisson.

Le trio boucle avec La musique que j’aime fringué en veste de cuir, histoire de rappeler l’époque du radio-magazine Salut les copains! Époque dont Dutronc avait résumé l’esprit plus tôt en évoquant la devise de la République française : liberté, égalité, fraternité.

« La liberté, ces temps-ci, c’est difficile. L’égalité, on ne la fera jamais. La fraternité, elle est là, ce soir, sur scène. »

Spectacle nostalgique? Sûrement. Spectacle historique? Tout autant.