Blogue de Philippe Rezzonico

Un Gala de l’ADISQ à l’heure où on n’achète plus de disques

vendredi 24 octobre 2014 à 11 h 54 | | Pour me joindre

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Au Québec, le nombre d’albums vendus est passé de 13 millions en 2005 à 6 millions en 2013, selon les chiffres de l’ADISQ. (Photo : Associated Press/Alex Brandon)

Le Gala de l’ADISQ braque annuellement les projecteurs sur le meilleur de notre musique qui, à bien des égards, affiche une belle vitalité en ce 21e siècle. Malheureusement, vitalité ne rime pas avec viabilité, et les Félix décernés cette semaine ne peuvent masquer la dure réalité qui se résume en une question essentielle et existentielle : qui est encore prêt à payer pour la musique?

Les craintes et les constats touchant l’écoute en continu, les ventes de disques à la baisse, le piratage, la diffusion, le financement et les droits d’auteur font l’objet de débats plus délicats que de savoir si Emmène-moi, de Marie-Pierre Arthur, est une meilleure chanson que Marie-Jo, de Karim Ouellet. État des lieux.

Les limites de la diffusion en continu

Neil Young a été l’un des premiers artistes canadiens à vouloir exploiter la diffusion en flux continu (streaming) à grande échelle, comme il l’expliquait en point de presse à la cérémonie de remise des prix Juno à Toronto, au printemps 2011. Offrons ce que nous produisons, disait-il. Les amateurs pourront ensuite se procurer notre musique selon le format qu’ils préfèrent, à des prix qui varient en fonction de la qualité sonore qu’ils recherchent.

Aujourd’hui, on voit les limites de cette approche. Le piratage est à la baisse, mais la diffusion en flux continu qui est en hausse ne génère pas d’augmentation des ventes physiques ou numériques au Québec, constate l’ADISQ. Dans les faits, en 2014, celle-ci est devenue ce que la radio était au 20siècle : une plateforme de diffusion promotionnelle et divertissante, qui permet de consommer gratuitement de la musique sans aucune obligation d’achat.

La diffusion en continu ne va pas secourir l’industrie.

Les indécentes redevances

On se dit que si les redevances payées aux créateurs étaient décentes, cela leur permettrait d’en vivre. Vous savez ce que Spotify et les autres plateformes d’écoute versent comme droits d’auteur? Pas plus de 10,2 cents pour 1000 clics au Canada.

L’application de Spotify (PC)

Deux millions de clics pour écouter Poker face rapportent 20 400 $ canadiens à Lady Gaga. Combien Les sœurs Boulay peuvent-elles en espérer pour Mappemonde? Cent mille? Quand bien même… Ça leur rapporterait 1 020 $. Ces tarifs indécents sont ceux établis par la Commission du droit d’auteur du Canada plus tôt cette année. Et l’ADISQ a demandé jeudi au gouvernement du Québec une réévaluation complète de sa décision de sabrer 20 pour cent dans les crédits d’impôts alloués à la culture.

Ce ne sont pas les gouvernements – fédéral et provincial – qui vont aller à la rescousse des créateurs.

Les apparences trompeuses

Il n’y a jamais eu autant d’émissions où la musique est en vedette à la télévision généraliste, entends-je. Vrai. Mais ces émissions de téléréalité et de variétés (La voix, Un air de famille, Le choc des générations, En direct de l’univers) misent sur la nostalgie. Comprendre : on y entend essentiellement des succès confirmés. Rarement des nouveautés. Belle et bum est l’exception qui confirme la règle, puisque l’émission invite régulièrement des artistes qui viennent présenter leurs nouvelles créations.

Il y a plus de musique que jamais à la télé? Les apparences sont trompeuses.

La dévaluation de la musique

Combien la musique vaut-elle en 2014? Radiohead s’est posé la question en 2007 et a proposé aux amateurs de débourser ce qu’ils désiraient pour In rainbows. En moyenne, ceux-ci ont versé un peu moins de 5 dollars canadiens.

Aujourd’hui, la musique ne vaut plus rien, financièrement parlant. U2 vient de la dévaluer à jamais en donnant gratuitement Songs of innocence à des millions d’utilisateurs d’iTunes. Des artistes internationaux multimillionnaires peuvent, pour un certain temps encore, monnayer un disque contre un gros chèque. Apple aurait versé 100 millions de dollars à U2. Mais c’est inapplicable dans notre marché.

La spirale vers le bas

Selon Billboard, aucun disque produit par un artiste n’a franchi la barre du million d’exemplaires vendus aux États-Unis de janvier à septembre 2014. On exclut les compilations ou les bandes sonores originales. Et seulement 60 chansons à l’unité ont franchi la barre du million de ventes, contrairement à 83 pour la même période en 2013. Ce n’est rien du tout pour un marché de plus de 330 millions d’acheteurs.

Au Québec, le nombre d’albums vendus est passé de 13 millions en 2005 à 6 millions en 2013, selon les chiffres de l’ADISQ. Que doit-on en déduire? Que la musique n’intéresse plus personne? Sûrement pas, à voir le nombre d’écoutes en flux continu grimper en flèche partout sur la planète.

Je suis de ceux qui croient que cette baisse spectaculaire s’explique par un ensemble de facteurs (piratage, flux continu, gratuité) et aussi par l’arrivée à l’âge adulte d’une génération qui a grandi sans devoir rien débourser pour écouter de la musique.

On ne peut rien contre certains aspects que je qualifierais de sociologiques. Les adolescents – les plus grands consommateurs de musique – n’ont souvent pas assez d’argent pour se procurer tout ce qu’ils désirent. Et dans une économie fragile, les gens coupent dans les biens culturels (musique, cinéma, spectacles, théâtre) avant de se priver de biens de première nécessité (logement, nourriture, vêtements).

Quant à l’aspect démographique, je doute que le bassin de population du Québec puisse suffire à faire vivre tous les artistes du milieu musical de la province dont le nombre me paraît croître de façon exponentielle avec les années. Surtout les francophones, dont les perspectives de diffusion à l’extérieur du pays sont moindres que les anglophones qui peuvent espérer percer les marchés anglo-saxons.

Morose, ce portrait? Aucun doute là-dessus.

N’empêche, qui est encore prêt à payer pour la musique? Pour le savoir, il suffit, individuellement, de jeter un coup d’œil à ses collections de vrais disques et de disques virtuels. Si l’équivalent d’une cinquantaine d’albums dûment payés, parus depuis deux ans s’y trouve (P.-S. : c’est mon cas), nous aurons fait notre part. C’est un chiffre, certes arbitraire, mais qui dénote un réel intérêt envers notre musique, même si cela ne garantit pas la survie de l’industrie et de ses créateurs.

Sinon, il ne faudra pas pleurnicher quand il n’y aura plus que des chansons de Rihanna et d’Eminem sur iTunes, une réédition pour le 50e anniversaire de The dark side of the moon et une 2783e réédition des vinyles des Beatles offerte en magasin. Car si la tendance se maintient, dans 10 ans, on ne vendra plus assez de disques chez nous pour justifier la tenue d’un gala.