Blogue de Philippe Rezzonico

Alexandre le Grand

vendredi 10 octobre 2014 à 11 h 21 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Alexandre Désilets (Photo : Indica/Albert Zablit)

Avant un spectacle, il y a des indices qui ne mentent pas : absence de décor, 18 blocs de lumières alignés sur le mur du fond, et une scène avancée au parterre. Le message était limpide, jeudi, au Club Soda : une prestation franche, sans artifices et d’une rare proximité nous attendait avec Alexandre Désilets, celui qui n’a peur de rien.

En fait, au rayon des artifices, il y avait bien cette boule disco qui pendait du plafond, mais c’était à peu près tout lors de cette soirée durant laquelle la foule aurait dû faire partie intégrante du spectacle.

Sur cet aspect, la demande de Désilets sur les réseaux sociaux de se vêtir de ses plus beaux atours pour assister à la soirée (look glam, paillettes, chic, etc.) est un peu tombée à l’eau. N’est pas Arcade Fire qui veut. Mais ça ne l’a pas empêché de suivre son idée directrice et de mener les amateurs dans son Fancy ghetto.

Et l’entrée dans son univers a pris l’allure d’un big bang avec le doublé coup de poing d’Au diable et de Fancy ghetto : guitare mordante (Joss Tellier), claviers mélodiques (François Richard), basse pénétrante (François Plante) et batterie lourde (Samuel Joly) étaient au menu.

Présence imposante

Désilets (chemise blanche, nœud papillon dénoué, bretelles nonchalamment pendantes), avec son air de noceur négligé, affichait une présence imposante. Et sa voix, puissante, se démarquait du groupe, ce qui n’est pas rien quand on tient compte des salves vitaminées livrées par ses collègues.

Qu’il implore sa Perle rare, qu’il lève le voile sur ses racines (Le repère) ou qu’il trépigne durant la bien nommée À moitié fou, Désilets ne perd jamais le contact avec ses spectateurs. Il les galvanise. Il les harangue. Il ne leur laisse pas de répit. Bon signe : je n’ai vu personne clavarder sur son téléphone au milieu du parterre, où j’étais.

Cela dit, l’énergie débordante et la fougue irrésistible ne peuvent compenser une carence scénique. Contrairement à Fancy ghetto qui est en nomination pour le Félix de l’album pop de l’année, je doute que Désilets lui-même ne soit jamais mis en lice dans la catégorie de scripteur de l’année. Cela explique peut-être le bavardage latent perçu à certains moments dans l’assistance.

Le lauréat du prix Félix-Leclerc 2009 met tout le monde dans sa poche quand il arrive avec son éclatant veston argenté pour interpréter Renégat. Lorsqu’il virevolte avec son pied de micro d’une autre époque, on a l’impression de voir un croisement entre Elvis et Rod Stewart, comme si le monde de l’artiste proposait un esthétisme rétro dans un contexte contemporain. C’est d’autant plus vrai quand il enchaîne avec Crime parfait, qui évoque tellement Le privé, de Michel Rivard, lorsque baigné par les faisceaux réfléchis de la boule disco.

Prestation survoltée

C’est à ce moment que je me suis dit qu’il y avait bien peu d’artistes francophones québécois qui pouvaient maintenir la cadence d’une prestation survoltée comme celle-là, hormis Stefie Shock, Antoine Gratton ou l’increvable Yann Perreau. Quand Désilets a dansé de façon endiablée avec son amie Marie-Reine durant une version supersonique de Bats-toi mon amour, j’ai cru qu’il n’allait pas tenir le coup.

« Je vais devoir aller au gym au lieu d’écouter The walking dead », a-t-il lancé. D’accord, Désilets n’a pas encore la forme olympique de Perreau (un adepte de course à pied), mais il n’a pas démérité.

J’oublierai, avec le chanteur plié en deux pour faire corps avec la musique, Hymne à la joie, sertie d’un solo décapant de Tellier, et la magnifique La garde, en rappel, ont poursuivi dans la même veine : celle de l’intensité absolue.

Certes, il n’y avait guère de nuances lors de cette prestation vitaminée qui faisait des tas de clins d’œil à Bowie ou T. Rex. La pédale était très, très souvent au plancher. Mais c’était le prix à payer, jeudi soir. Le gagnant du Festival international de la chanson de Granby en 2006 voulait démontrer que son Fancy ghetto était bien plus percutant sur scène que sur disque. Et pour ce faire, Désilets avait besoin d’Alexandre le Grand.