Blogue de Philippe Rezzonico

Artistes de légende: stop ou encore?

mardi 16 septembre 2014 à 21 h 04 | | Pour me joindre

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Charles Aznavour à Berlin le 22 mai, jour de son 90e anniversaire de naissance. Photo AP

Charles Aznavour à Berlin le 22 mai, jour de son 90e anniversaire de naissance. Photo AP

Le retour de Charles Aznavour (90 ans) mercredi soir au Centre Bell ramène sur le tapis une question que l’on évite d’ordinaire de poser à voix haute, ne fût-ce qu’en raison du respect que l’on voue à nombre de légendes de la musique : à quel moment un artiste d’un âge avancé devrait-il cesser de se produire sur scène?

Le triste spectacle offert par B.B. King (87 ans) en juillet durant le Festival de jazz nous a douloureusement rappelé que toute chose a une fin et qu’il est déchirant de voir sur les planches quelqu’un qui n’est plus que l’ombre de lui-même.

Et que dire de ce soir de mars 2011 où l’on a presque vu la fin sur scène – au sens propre du terme – quand Jérôme Lemay (77 ans) s’est évanoui aux côtés de Jean Lapointe alors que c’était le retour des Jérolas à Montréal. Lemay est mort trois semaines plus tard.

Bien sûr, des naufrages scéniques et des tragédies d’une telle envergure sont extrêmement rares. Mais presque tous les spectateurs d’un certain âge ont un jour ou l’autre quitté une salle de spectacle en se disant que la prestation qu’ils venaient de voir était de trop.

Yma Sumac (à 76 ans) au Spectrum de Montréal, en 1998, c’était de trop. La soprano péruvienne aux cinq octaves n’en avait plus que deux. Ray Charles (à 72 ans), lors de son dernier passage à la salle Wilfrid-Pelletier en 2003, c’était à oublier. Et Connie Francis (à 65 ans) a malmené une chanson sur trois au même endroit l’année suivante.

Certains artistes n’ont pas besoin d’avoir atteint l’âge officieux de la retraite pour écorcher leur glorieux passé. Il leur suffit de s’autodétruire. À ce sujet, la série de prestations de Renaud (à 48 ans) au Spectrum à l’hiver 2001 demeure le modèle du genre. Mais je m’égare…

Le passage du temps qui va se mesure parfois à la pièce. Des artistes vénérables loupent deux ou trois chansons dans un spectacle d’une heure et demie, mais maintiennent le cap pour le reste. Aznavour lui-même, tiens, l’an dernier (à 89 ans) à l’International de montgolfières de Saint-Jean-sur-Richelieu, non sans avoir annoncé au préalable qu’il n’atteignait plus certaines notes (quelle honnêteté, quand même). Ou bien Serge Reggiani en 2003, alors âgé de 82 ans.

Cela dit, s’il fallait que les artistes s’en tiennent au calendrier pour tirer un trait sur leur carrière, que de spectacles fabuleux aurions-nous ratés.

Vigneault, Ferland, Cohen

On souhaite encore et toujours voir Gilles Vigneault (85 ans), droit comme un chêne, interpréter ses immortelles. Nous n’aurions jamais savouré l’intégrale de Jaune en 2011 si Jean-Pierre Ferland (à 76 ans) n’avait pas décidé de sortir de sa retraite de la scène. Et s’il n’avait pas eu des ennuis financiers – floué par son agent -, nous n’aurions probablement pas eu droit en 2008 au grand retour de Leonard Cohen à l’aube de ses 74 ans.

Juliette Gréco (87 ans) a fait la démonstration cette année aux FrancoFolies qu’elle est toujours la plus bouleversante interprète en activité. Wanda Jackson (76 ans) possède encore cette voix qui rugit quand elle hurle Let’s have a party. Quant à Paul McCartney (72 ans), il offre des prestations de près de trois heures comme si c’était un jeunot. Et qui aurait espéré au printemps un spectacle d’une telle puissance de la part de Black Sabbath qui compte un ex-toxicomane (Ozzy Osbourne, 65 ans) et un rescapé du cancer (Tony Iommi, 66 ans) dans ses rangs? Personne, en vérité.

Pour bien des artistes, la scène, ce n’est pas un boulot. C’est à la fois une drogue et un mode de vie. Même amoindris physiquement, tant qu’ils estimeront qu’ils pourront se faire justice, les vétérans de la chanson et du rock vont continuer d’arpenter les planches. Mourir sur scène, chantait Dalida.

Dites-vous que ce ne sont pas les promoteurs qui vont les freiner en cette ère où il est ardu de vendre des billets. Certains artistes vieillissants ont une énorme valeur marchande auprès d’un public assidu. Et leurs fidèles ainsi que ceux qui veulent les voir au moins une fois en spectacle sont prêts à y mettre le prix. Quitte à être déçus.

Alors, comme le chante Plastic Bertrand : stop ou encore?

Encore. Sans l’ombre d’un doute.

Car le souvenir, notamment, des prestations de Claude Léveillée (en 2003, à 70 ans), d’Oscar Peterson (2004, à 78 ans) et d’Henri Salvador (2004, à 86 ans) sont autant de moments impérissables dont il aurait été criminel de se priver.

Pour quelques spectacles de trop que nous regretterons d’avoir vus, nous en verrons un bien plus grand nombre qui seront autant d’exemples que l’on peut repousser l’inexorable fin, ne fût-ce que le temps d’une ultime prestation où passé et présent ne feront qu’un.

Et puis, soyons franc. On souhaite voir Cohen remonter sur scène après la parution de Popular problems pour son 80e anniversaire, non?