Blogue de Philippe Rezzonico

Keith Jarrett: le prix à payer pour le génie

vendredi 27 juin 2014 à 10 h 17 | | Pour me joindre

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Keith Jarrett sera à la Maison symphonique avec son piano, le 28 juin. Photo courtoisie FIJM.

Keith Jarrett sera à la Maison symphonique avec son piano, le 28 juin. Photo courtoisie FIJM.

« Tiing! Tiing! Tiing! » Visiblement, ça ne va pas. Quoique vu – ou plutôt entendu – du milieu du parterre de la salle Wilfrid-Pelletier, on se demande ce qui cloche avec le piano et la tonalité de la note que Keith Jarrett s’efforce de reproduire sans fin. Rien à faire, le pianiste fait venir l’accordeur, qui va réajuster l’instrument afin de poursuivre le récital.

Ceux qui étaient au spectacle présenté par Jarrett, Gary Peacock et Jack DeJohnette au Festival international de jazz de Montréal il y a 10 ans se souviennent de l’incident. Et de la qualité phénoménale de la prestation après l’ajustement en question… Keith n’avait peut-être pas tort. Il est comme ça, le monsieur.

Jarrett, c’est le prodige à qui tout réussit depuis ses premières leçons de piano, à l’âge de 3 ans. Pianiste, donc, mais aussi adepte du vibraphone et de la batterie avant d’être en âge de se raser. Quand tu te permets de donner un récital de tes propres œuvres avant ta majorité, c’est signe que tu es dans une classe à part.

Et Jarrett ne le sait que trop bien. Cela dit, peu de musiciens sont aussi exigeants que lui envers eux-mêmes. Déformation professionnelle, pourrait-on ajouter. Le jeune Jarrett a été recruté par Art Blakey et ses Jazz Messengers à son arrivée à New York au milieu des années 1960. Une bonne école de formation, s’il en est une.

Jarrett s’est ensuite révélé au sein du groupe du saxophoniste Charles Lloyd avec son style d’avant-garde, puis il a lancé ses premières œuvres en qualité de leader, notamment Restoration ruin, où il jouait tous les instruments (piano, saxophone soprano, harmonica, batterie et guitare). Le jeune homme-orchestre a alors joint le groupe de Miles Davis, où il s’est acquitté de tâches à l’orgue et au piano électrique en 1970 et 1971.

L’association ECM

Avec plus de quatre décennies de recul, nous savons maintenant que l’un des tournants de la carrière de Jarrett, désormais âgé de 69 ans, fut l’association avec l’étiquette allemande ECM, de Manfred Eicher, dès 1971. C’est au sein d’ECM que Jarrett a mis à l’avant-scène ses meilleurs enregistrements individuels au piano.

Parus en 1973 sur un coffret comprenant trois disques vinyles, les concerts enregistrés à Brême et Lausanne (Keith Jarrett solo concerts – Bremen Lausanne) démontrent l’étendue du talent d’improvisateur de Jarrett, qui redéfinit pratiquement les notions établies. Deux ans plus tard, The Köln concert l’a fait entrer dans la légende.

Ce disque gravé lors d’un récital à Cologne en 1975 est de nos jours l’album de piano jazz le plus vendu au monde. Il est vrai qu’il a de quoi stupéfier, ce concert. La construction mélodique, les méditations harmoniques, le lyrisme, le phrasé ostinato, les glissandos : tout coule de source, même si Jarrett lui-même ne savait trop ce qu’il allait jouer avant de prendre place sur son tabouret.

Beauté et risque

C’est là où résident toute la beauté et le goût du risque quand on va voir une prestation de Jarrett, individuelle ou avec des collègues. Nous ne savons jamais à quoi nous attendre. L’intensité et la concentration requises par le pianiste sont totales. Son lien avec le piano est presque organique, au point qu’un simple irritant peut lui faire quitter la scène.

Nous avons été chanceux, si l’on peut dire, en 2010. Ce n’est qu’à la fin du spectacle à Wilfrid-Pelletier, quand un spectateur a osé prendre une photo avec flash, alors que Jarrett, Peacock et DeJohnette recueillaient les applaudissements nourris de la foule, que le pianiste a sauté ses plombs, montré le fautif du doigt, lâché un juron et quitté la salle. Nous avons été privés de rappel, certes, mais parfois, Keith fout le camp après 20 minutes, si quelqu’un prend un cliché interdit.

À quoi devons-nous nous attendre de ce récital tant attendu de samedi soir (28 juin), où Jarrett sera seul avec son piano dans la Maison symphonique? Cette Maison symphonique où le moindre son, le plus petit bruit perceptible sur la scène ou au parterre, est répercuté de toutes parts dans l’enceinte.

Jarrett, le pianiste improvisateur, je suis prêt à le suivre où il voudra aller, prêt à me faire happer par son monde imprévisible. Mais quand on sait que la moindre quinte de toux, une arrivée tardive d’un spectateur ou une photo prise à la dérobée peut faire tout dérailler, j’ai une petite crainte. Qui sait? Peut-être allons-nous encore une fois côtoyer le génie, mais il n’est pas exclu qu’il y aura un prix à payer.