Blogue de Philippe Rezzonico

Lana Del Rey : brouillonne, mais rassembleuse

mardi 6 mai 2014 à 2 h 32 | | Pour me joindre

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Lana Del Rey au festival de Coachella en avril dernier. Photo AP

Lana Del Rey au festival Coachella en avril dernier. Photo AP

Bien que cette artiste soit passée à un cheveu du suicide professionnel à la suite de sa prestation ratée il y a deux ans à l’émission télévisée Saturday night live, l’étoile de Lana Del Rey ne pâlit pas, à en juger par l’accueil délirant des quelque 11 400 spectateurs présents au Centre Bell lundi soir.

De là à avancer qu’elle est devenue une chanteuse accomplie sur scène depuis ce samedi noir, il y a un pas que la prestation livrée à Montréal ne nous permet pas de franchir, même si ça ne l’a pas empêchée d’être rassembleuse au possible.

Chanteuse, elle l’est. Pas de doute là-dessus. Avec ses inflexions de voix qui rappellent parfois Kate Bush, son timbre grave et son aisance à naviguer d’une octave à l’autre, Del Rey possède une tessiture étendue. Ses interprétations de Young and beautiful et de Carmen étaient fort bien senties.

En revanche, au rayon de la présence de scène, ça se gâte. La piètre qualité du son repose indiscutablement sur les épaules du sonorisateur, mais la chanteuse n’a pas aidé sa cause.

Del Rey n’a cessé de jouer avec ses oreillettes, d’ajuster le volume et de demander à ses techniciens de corriger le problème… entre deux phrases d’une chanson. Pour rompre la magie, c’est champion. Elle a même improvisé une prise de son entre deux interprétations. Un mauvais soir ou de l’amateurisme? Je ne saurais trancher.

De plus, ses chansons pop empreintes de spleen n’ont pas toujours le beau rôle dans une enceinte de la dimension du Centre Bell, même si la gérance de la chanteuse a limité le nombre de billets (le deuxième balcon était fermé), afin d’accentuer le sentiment d’intimité. Sur cet aspect, le décor avec palmiers, petits arbres et la chaise d’osier à grand dossier était sympathique, mais n’était pas taillé sur mesure pour un aréna.

Body electric, l’hommage de Del Rey à ses idoles Elvis et Marilyn Monroe, ainsi que la nouvelle West coast, sont les seules chansons musclées qu’elle a proposées. Durant la première, l’Américaine a joint le geste à la parole et s’est adossée à son guitariste qui s’est offert un solo électrique bien mordant. West coast, une chanson toute neuve, a fait de l’effet auprès d’une foule qui connaissait les paroles comme si elle avait des années d’existence.

Énigmatique Lana

Qui est Lana Del Rey? Il faut admettre que la New-Yorkaise s’enveloppe d’une aura de mystère qui sied bien à certaines de ses interprétations vaporeuses et atmosphériques.

Parfois, celle qui est née Elizabeth Woolridge Grant ressemble à la poupée de cire dont elle cultive le look, vêtue de sa belle robe estivale, avec sa démarche langoureuse et sa gestuelle quelque peu maniérée : un genre de Rita Hayworth du 21e siècle, l’attitude de fonceuse en moins. Le tout, cela va de soi, avec une absence presque totale d’expression faciale.

Quelques instants plus tard, quand elle descend au parterre pour saluer ses admiratrices, son visage s’illumine tel un rayon de soleil, le sourire est éclatant, et elle ressemble à l’espiègle fille d’à côté que tout le voisinage s’arrache. Il fallait la voir enlacer et embrasser des admiratrices, faire un brin de causette, signer des autographes et prendre des autoportraits avec eux. Communion totale. Sauf que lorsque ça dure 10 minutes, comme ce fut le cas après Summertime sadness, ça torpille complètement l’élan du spectacle.

Il est vrai que Del Rey n’a qu’à amorcer l’interprétation de l’un de ses tubes tirés de Born to die pour que les milliers de jeunes femmes (les trois quarts de l’assistance) entonnent les refrains avec elle, ce qui a transformé Million dollar man, Ride, National anthem (brouillonne) et, bien sûr, Videos games en autant de chants fédérateurs, le plus souvent, dans un Centre Bell illuminé par des centaines de cellulaires.

L’Amérique d’aujourd’hui

En dépit de son apparence fleur bleue, Del Rey chante l’Amérique d’aujourd’hui. Cette Amérique désillusionnée dans laquelle vivent des jeunes femmes qui s’identifient à elle. Il y a quelque chose de fascinant pour une personne d’une génération plus âgée d’entendre ces milliers de femmes et d’adolescentes hurler à pleins poumons : « We were born to die » et d’applaudir à tout rompre.

Les précédentes générations musicales, notamment celles dominées par les hommes durant les années 1960 et 1970, ont donné naissance à des groupes et à des artistes qui ne chantaient pas des Born to die, mais bien des Born to be wild, Born to run ou Born to be alive. On mordait dans la vie et dans l’inconnu à pleines dents à cette époque, où les jours à venir semblaient bien meilleurs que ceux d’aujourd’hui.

Autres temps, autres chants et autres figures de proue. En dépit de ses lacunes sur scène et de son jugement discutable (pas de rappel, impasse sur Gods and monsters au profit de Without you), Lana Del Rey est désormais le porte-étendard musical d’une certaine frange de cette génération de femmes.

Ces femmes, dont des dizaines portaient fièrement de jolies couronnes de fleurs sur la tête, comme leur idole, comme si un symbole de la génération de Woodstock pouvait renaître au 21e siècle par l’entremise d’une nouvelle chanteuse populaire.