Blogue de Philippe Rezzonico

Carla Bruni : rencontre musicale avec l’ex-première dame

mardi 22 avril 2014 à 3 h 40 | | Pour me joindre

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Carla Bruni a livré un tout premier spectacle à Montréal en plus de dix ans de carrière

Carla Bruni a offert un tout premier spectacle à Montréal en plus de dix ans de carrière. Photo AP

Mannequin de renommée internationale, actrice occasionnelle, auteure-compositrice-interprète consacrée et première dame de France : le curriculum vitae de Carla Bruni n’est certes pas banal. Lundi, c’est l’artiste à la guitare que j’attendais au Théâtre Maisonneuve.

Contrairement aux associations complémentaires de sa chanson Le toi du moi (« Je suis le thé, tu es la tasse », « Tu es le vent, je suis la rafale »), le statut de personnalité internationale de la Française conjugué à son art peut mener à une bien curieuse rencontre en 2014.

Cela n’aurait pas été le cas en 2003, par exemple, si Carla Bruni était venue présenter son spectacle à Montréal dans la foulée des deux millions d’exemplaires vendus (incluant 200 000 disques au Québec) de Quelqu’un m’a dit (2002). Nous n’aurions pas vu l’annulation des spectacles prévus à Québec et à Gatineau comme cela s’est produit, ni le déplacement de la prestation annoncée à la salle Wilfrid-Pelletier au Théâtre Maisonneuve. Qui sait? Peut-être que comme Stromae cet été, Carla Bruni serait peut-être venue au Centre Bell.

Nous étions donc 1300 au Théâtre Maisonneuve pour cette toute première visite à Montréal de l’artiste née en Italie. En fait, 1299 spectateurs en plus du fan numéro un de la chanteuse, l’ex-président Nicolas Sarkozy lui-même, assis dans la rangée D, qui commentait telle ou telle chanson aux spectateurs triés sur le volet placés près de lui.

La vedette Carla

Et de ces 1299 spectateurs, il n’y avait aucun doute que la moitié d’entre eux venait voir avant tout la personnalité publique, la vedette internationale, l’ex-première dame. Pourquoi? Parce que même en introduisant une à une presque toutes ses (22) chansons comme si elle se trouvait dans un petit cabaret (chouette idée), le seul titre qui a été accueilli en 90 minutes par des applaudissements a été Quelqu’un m’a dit. Étonné, étais-je.

Pourtant, Carla Bruni a livré l’essentiel de ses tubes (Quelqu’un m’a dit, Raphaël, Le toi du moi, Le plus beau du quartier, La dernière minute) du premier album – fort bien, d’ailleurs –, mais jamais n’a-t-on senti une frénésie digne de ce nom parcourir l’assistance.

On mesurait le décalage avec les succès d’antan et le public d’aujourd’hui, comme si un infime nombre des 200 000 acheteurs qui se sont procuré Quelqu’un m’a dit il y a 12 ans n’étaient pas au rendez-vous. Ça, c’est la loi impitoyable de l’absence de la scène. Si un artiste ne fidélise pas un public avec une présence assidue sur les planches, le passé n’est jamais garant de l’avenir.

Peut-être que ce manque d’électricité dans l’air était dû aussi à la proposition artistique (formule trio) dans une si grande salle. Carla Bruni n’est pas une bête de scène, loin de là, mais la présence constante de son lutrin (paroles? partitions?) quand elle joue de la guitare est un irritant de première. L’objet crée une distance – surtout pour les spectateurs placés à sa gauche –, l’artiste semble en partie figée, et, avouons-le, cela donne l’impression d’un manque de finition.

Charmant univers

Pourtant, on ne demande qu’à être happé par le charmant univers de la dame qui n’est pas que musical. Le rideau en corde placé derrière elle qui sert d’écran permet d’observer ses talents de « danseuse » durant Ta tienne et de « peintre » lors de la livraison de Le plus beau du quartier, dont elle sifflote la mélodie avec une remarquable aisance.

Avec sa voix juste, son jeu de guitare précis et son humour indéniable, Carla Bruni a les atouts pour maîtriser la scène, même quand une bretelle lui cause des ennuis… Mais le trio aux accents feutrés (guitares, piano, trompette, bugle) aurait été mieux servi dans une salle comme le Club Soda, où la convivialité potentielle aurait pu être réellement contagieuse.

Car les nouvelles compositions de Little french songs (2013) ont tout pour plaire. La chanson-titre, interprétée en français et en anglais, est un jouissif exercice de style avec des phrases comme : « Et quand on sait plus where to belong » et « Because we have de quoi frimer ». Aucun doute, à ce moment-là, Carla Bruni devient la Sugar Sammy de la chanson.

La plus belle de la nouvelle cuvée est Dolce Francia, cette relecture en italien du monument de Trenet (Douce France), où Bruni, habitée, a été s’accouder sur le piano. Dans sa langue maternelle, la chanteuse a fait sauter un verrou de trac. Magnifique abandon.

Privé et public

Mon Raymond (lire, Mon Nicolas), un titre savoureux qui parle de son président à vie, et Pas une dame, qui semble être une rebuffade à son ancien statut, sont de bons clins d’œil aux personnages à la fois privés et publics formés par le couple. En revanche, Le pingouin – qui fait allusion à l’actuel président français François Hollande –, n’a pas la même résonance au Québec qu’en France.

J’arrive à toi et Prière, qu’elle interprète toutes deux à genoux, sont des chansons aux thèmes universels, livrées avec une belle intensité. Universelle aussi, cette reprise de Si la photo est bonne, de Barbara. On sent instantanément le lien entre Bruni et le passé glorieux de la chanson française dont nombre de ses compositions s’inspirent.

Pour le public québécois qui ne savait trop à quoi s’attendre de la chanteuse sur scène, cette rencontre musicale a semblé satisfaisante, bien qu’elle fut surtout l’occasion de (re)nouer des liens avec une artiste qui ne serait peut-être pas revenue à la chanson si le résultat de l’élection présidentielle de 2012 avait été différent.

Le critique, resté un tantinet sur sa faim, espère un retour rapide de Bruni sur une plus petite scène québécoise, afin que la magie de ses – bonnes – chansons opère. Et même un nouveau disque de sa part, tiens.

Car quelques fois lundi, l’artiste de plein droit a semblé traiter son métier d’artisan quelque peu en hobby. D’où la question : Carla Bruni meuble-t-elle le temps avant le retour en politique active de son Raymond de mari? Si la réponse est oui, on n’a pas fini d’avoir l’impression de voir la première dame plutôt que la chanteuse sur scène…