Blogue de Philippe Rezzonico

Black Sabbath : voter noir

mardi 8 avril 2014 à 3 h 14 | | Pour me joindre

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Ozzy Osbourne et ses collègues de Black Sabbath ont fait l'unanimité au Centre Bell.

Ozzy Osbourne et ses collègues de Black Sabbath ont fait l’unanimité au Centre Bell. Photo AP

Les Québécois ont voté rouge, bleu, orange ou vert, selon leurs convictions politiques, lundi, lors de l’élection provinciale. Mais en soirée au Centre Bell, les 13 559 spectateurs présents ont voté noir, tout d’un bloc. Noir, pour Black Sabbath.

Ce vote musical monolithique en faveur des pères du heavy metal n’a causé aucune dissension parmi les spectateurs, qui ne s’attendaient peut-être pas à une prestation aussi soudée et intense de la part de ceux qui ont donné ses lettres de noblesse au genre.

Il y a des tas de chanteurs et de musiciens qui arpentent toujours les scènes dans la soixantaine. Mais jouer du metal à l’âge de la retraite, ce n’est pas courant. Et, au fait, est-ce pertinent? La question a été posée à Ozzy Osbourne, à Tony Iommi et à Geezer Butler quelques heures avant le spectacle de Black Sabbath, quand les trois hommes sont venus converser en fin d’après-midi avec des représentants des médias au Centre Bell.

« Nous sommes des survivants  » a clamé Ozzy. Quand on connaît les histoires d’alcool, de drogue et le cancer dont a souffert Iommi il y a deux ans, force est d’admettre que celui l’on surnomme le prince des ténèbres n’a pas tort.

C’est peut-être la raison pour laquelle le trio accompagné du batteur Tommy Clufetos – qui remplace Bill Ward dans cette tournée – n’a cessé de savourer son plaisir sur les planches, ce qui offrait un joli contraste avec le propos de certaines chansons.

La communion

Rien de nouveau avec Ozzy. Black Sabbath n’avait pas mis les pieds à Montréal depuis le siècle précédent, mais Osbourne, lui, revient au Québec avec régularité. Celui qui terrifiait les parents des adolescents au début des années 1970 est désormais perçu comme le plus gentil des hommes. Il ne cesse d’applaudir les spectateurs quand leur soutien vocal et rythmique est à la hauteur, ce qui a été le cas lundi. Ozzy aime tout le monde, et ses fans l’adorent. La communion est réciproque.

Il fallait voir Iommi, droit comme une lame en dépit de son récent cancer, se livrer à des solos démentiels sur ses guitares usées, le majeur et l’annulaire de sa main droite (il est gaucher) enrubannés pour une meilleure touche sur le manche. Tout ça, en souriant à s’en faire mal à la mâchoire. Et sa complicité avec Butler, qui martyrisait ses boyaux de basse comme si nous étions toujours dans les années 1970, était belle à voir. Entendons-nous, le trio affiche son âge sur le plan physique, mais la qualité de l’offrande musicale demeure digne de mention.

Derrière les musiciens se trouvait un écran de plus de 50 pieds de hauteur et de 60 de large d’une qualité visuelle exceptionnelle, qui servait à montrer le groupe sur toutes les coutures ou à projeter des séries d’images : portraits de dictateurs (Hitler, Hussein, Kadhafi) durant une War pigs musclée, images bibliques pour Under the sun, des aliénés en camisole de force durant Age of reason et des effeuilleuses aux seins nus pour la très rock’n’roll, Dirty women.

Tout le monde a pu apprécier la performance, même les spectateurs dans les gradins supérieurs. Cela dit, au parterre, la combinaison des images provenant de l’écran surdimensionné et du jeu de lumière avait des allures de matraquage sensoriel.

Le retour aux sources

Tout cela n’aurait été qu’un écran de camouflage digne d’une promesse électorale non tenue, si Ozzy n’avait pas été à la hauteur. Osbourne avait une meilleure voix que lors de son dernier passage (2009) et il n’a cessé de haranguer la foule pour qu’elle batte la mesure et chante les refrains avec lui.

Black Sabbath a frappé un grand coup en regroupant un trio de titres (Black Sabbath, Behind the wall of sleep, N.I.B.), tiré de son premier disque (1970). Cette enfilade a été livrée par un groupe encore au sommet de sa forme. Dans les faits, durant une quinzaine de minutes, nous n’étions plus dans un spectacle. Le Centre Bell était devenu une église où Ozzy jouait au prêtre (bras en croix ou sur la poitrine) et où chaque spectateur vivait un rite de passage.

Quand on a atteint la mi-soixantaine, comme c’est le cas pour Osbourne, Iommi et Butler, c’est une bonne idée d’avoir un batteur bien plus jeune, comme Clufetos. Son solo durant Rat salad a largement dépassé les 10 minutes au compteur. Répit pour le trio, donc, qui n’a pas lésiné à offrir les monuments de son catalogue dont l’héritage a influencé les générations subséquentes.

Fairies wear boots a été rassembleuse, mais c’est la ligne de guitare reconnaissable entre toutes d’Iron man qui a fait trembler le Centre Bell. Le type à ma droite était en transe. Quant à Children of the grave, une petite rotation sur moi-même m’a permis de constater que l’on comptait les poings en l’air par milliers durant cette livraison pas loin d’être apocalyptique. Un chant fédérateur, dites-vous?

Lorsque l’incontournable Paranoid a clos ce spectacle de deux heures avec des dizaines de ballons noirs et des milliers de confettis en prime, je ne cessais de regarder Osbourne qui avait l’air d’être ivre de bonheur. Et je me suis rappelé ce qu’il avait dit en après-midi, quand un confrère lui a demandé s’il espérait encore poursuivre sa carrière : « Bien sûr. C’est ma vie. Je ne sais rien faire d’autre. »

Peut-être est-ce pour cette raison que, lorsqu’il a dit : « On va revenir », et ce, avec conviction, ça ne semblait pas une promesse en l’air.