Blogue de Philippe Rezzonico

Arcade Fire : musique, carnaval et Rob Ford

vendredi 14 mars 2014 à 3 h 19 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Arcade Fire a proposé un spectacle festif et rassembleur, jeudi. à Toronto. Photo PC.

Arcade Fire a proposé un spectacle festif et rassembleur, jeudi. à Toronto. Photo : AP Photo/The Canadian Press, Michelle Siu

TORONTO – Arcade Fire a fait les choses en grand, jeudi, en présentant le premier spectacle de sa tournée Reflektor en sol canadien, au Centre Air Canada : de nouvelles chansons efficaces, des succès à la pelle, une ambiance de fête carnavalesque, du terroir local et même la présence du maire de Toronto, Rob Ford. Enfin, presque…

Des milliers d’amateurs du groupe montréalais parmi les 14 000 spectateurs présents ont suivi le mot d’ordre transmis par les réseaux sociaux, soit de se présenter à l’amphithéâtre des Maple Leafs dans leurs plus beaux et plus éclatants atours.

Les tenues de soirée (smoking, cravates, nœuds papillon) des messieurs et les robes du soir classiques (noires, blanches) et extravagantes (roses, jaunes) des dames partageaient la vedette avec les masques d’inspiration haïtienne, florentine ou de La Nouvelle-Orléans, les perruques, ainsi que les déguisements allant de l’homme métallique (Reflektor) aux zombies : le ton était donné bien avant qu’Arcade Fire ne se présente sur scène.

Des spectateurs déguisés. Photo : The Canadian Press/Michelle Siu

Des spectateurs déguisés. Photo : The Canadian Press/Michelle Siu

Affublés de toc (fausses tiares, bijoux en plastique) et de clinquant (paillettes, foulards lumineux), les spectateurs massés au parterre bondé semblaient se mouvoir dans une discothèque de banlieue située dans un pays exotique, en raison de la présence d’une boule disco, de lumières de patio suspendues et de feuilles de palmiers accrochées aux enceintes acoustiques. Kitsch à souhait.

Les ambitions des moyens

Pour sa première virée mondiale depuis son couronnement, avec l’obtention du Grammy remis à l’album par excellence (The suburbs), Arcade Fire ne peut se contenter d’offrir un spectacle avec un bon jeu de lumière et quelques projections en arrière-plan.

Donc, place à l’artillerie lourde avec deux écrans rectangulaires suspendus subdivisés en carrés, une structure formée de dizaines de miroirs en forme d’hexagone qui surplombe la scène, des écrans fixes de forme géométrique sur les côtés et une petite passerelle surélevée, logée à l’autre bout de la patinoire. Nous avons même droit à un « faux » groupe, qui se présente sur la seconde scène, chapeauté des têtes de carton vues dans le clip de la chanson Reflektor.

Dites-vous qu’Arcade Fire est désormais à des années-lumière de la série de spectacles présentés à l’église ukrainienne de Montréal en 2007. Et c’est tout aussi vrai sur le plan musical.

J’espérais depuis près de 10 ans réentendre ce groupe dans un aréna, comme ce fut le cas au Centre Bell en première partie de U2, avant tout pour rendre justice à leurs riches compositions, comme au Métropolis il y a trois ans. Un aspect qu’Arcade Fire a souvent négligé depuis ses débuts. Parce que les églises glauques, les lieux avec un son caverneux (l’aréna Maurice-Richard) et les stationnements de supermarché (Place Longueuil), il y en a marre.

Groupe soudé

Ce que nous avons entendu était presque de l’ordre de la perfection musicale. En grande partie parce que Win et Will Butler, Régine Chassagne, Richard Parry, Tim Kingsbury, Jeremy Gara et Sarah Neufeld sont entourés pour cette tournée de cinq autres musiciens, dont deux percussionnistes et deux cuivres. Les anciens titres n’ont jamais été aussi bien servis.

Les instruments étaient bien définis durant Neighborhood # 1 (tunnels), No Cars Go avait une nouvelle vigueur, parce que propulsée par les cuivres et, franchement, le doublé coup-de-poing formé de Neigborhood # 3 (power out) et Rebellion (lies) était remarquable. Rarement ces chansons ont-elles été si bien jouées, même si elles ont perdu l’aura de rébellion d’il y a 10 ans.

Les nouvelles chansons n’ont pas été en reste. Reflektor est bien la machine à danser attendue. Joan of Arc est irrésistible, particulièrement quand Régine et Win chantent ensemble en français, et We exist, qui parle de la différence, oblige tout le monde à se dandiner.

Depuis le début de la tournée, Arcade Fire rend hommage à des artistes qui sont nés ou qui ont marqué la ville, l’État ou la province où ils font escale. À Minneapolis, les spectateurs ont eu droit à des reprises de Prince (When you were mine, Controversy) et au Michigan, le groupe a joué des chansons de Stevie Wonder [Superstition, Uptight (everything’s alright)].

À Toronto, la bande à Win a rendu hommage au groupe local (The Hidden Cameras), sans lequel elle n’existerait pas, a-t-elle dit, avec Ban mariage et à un autre groupe issu de l’Ontario, les Constantines (Young lions). Je me dis que les Américains ont été un peu mieux servis et je m’interroge : à quoi aurons-nous droit à Montréal, le 30 août, au parc Jean-Drapeau? À des reprises de Leonard Cohen ou de Karkwa?

Le maire Ford

Moments forts? Régine, presque en transe, qui se jette à genoux pour implorer le ciel durant Haïti. Win, qui conclut The suburbs, colorée par deux violons, en grimpant sur ses moniteurs, micro bien haut tendu, alors que la foule chante le refrain à l’unisson. Régine encore, juchée sur la petite scène surélevée pour It’s never over (oh Orpheus), qui chante en duo avec Win, pourtant placé à l’autre bout de la patinoire, sur la grande scène. Et, cela va de soi, la présence de Rob Ford pour Normal person.

Régine Chassagne d'Arcade Fire. Photo : The Canadian Press/Michelle Siu

Régine Chassagne d’Arcade Fire. Photo : The Canadian Press/Michelle Siu

En fait, il s’agissait d’un inconnu dont la tête était entourée de quatre écrans cathodiques qui projetaient l’image du visage du maire torontois. Il faut croire que la tournée Reflektor porte bien son nom. Les spectateurs auront-ils droit à Stephen Harper le 14 mars, à Ottawa? Et qui sera l’élu à Montréal dans cinq mois? Suspense.

Si le déluge de serpentins et de confettis était approprié pour Here comes the night time et que le plafond du Centre Air Canada a failli sauter, en clôture, durant l’hymne vocal qu’est devenu Wake up, je me demandais en sortant de ce spectacle pourquoi diable Arcade Fire a amorcé cette prestation festive d’un bout à l’autre en interprétant My body is a cage sur la petite scène.

On adore cette chanson intense et sombre tirée de Neon bible. La passerelle surélevée sur laquelle étaient installés trois membres du groupe renvoyait d’ailleurs une forte symbolique. Mais dans le genre résultat décevant, c’était champion. Cela dit, comme le spectacle dure tout près de deux heures, ce n’est pas l’image dominante qui demeure gravée en tête.