Blogue de Philippe Rezzonico

Simon + Sting = symbiose musicale

samedi 1 mars 2014 à 2 h 35 | | Pour me joindre

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Sting et Paul Simon lors de leur tournée commune à Houston. Photo gracieuseté evenko.

Sting et Paul Simon lors de leur tournée commune à Houston. Photo gracieuseté evenko.

Paul Simon et Sting en tournée commune? Disons que, d’emblée, je n’ai pas sauté de joie à l’annonce de cette virée. Non pas par manque d’intérêt envers ces artistes qui ont marqué des générations différentes, mais bien parce que le partenariat musical semblait moins naturel que celui d’Elton John et de Billy Joel, qui ont multiplié les spectacles ensemble.

Cela n’aura toutefois pris que quelques minutes pour que les deux artistes confondent les potentiels détracteurs, vendredi, au Centre Bell, et fassent la démonstration que des univers apparemment peu fusionnels peuvent trouver des terrains de jeu communs aussi admirables.

L’image était belle à voir. Simon, Sting, 13 musiciens et une choriste qui se pointent ensemble sur une scène digne d’un magasin d’instruments : guitares acoustiques et électriques, basse, batterie, percussions, saxophones, trompette, cor anglais, orgue, claviers, piano, violon, violoncelle, tambours, congas, accordéon, harmonica, planche à laver et j’en passe… Quelle quincaillerie! Tout ça, au service de cinq décennies de chansons, dont certaines ont marqué l’imaginaire.

N’empêche, 16 artistes pour le triplé d’ouverture (Brand new day, The boy in the bubble, Fields of gold), c’était un peu beaucoup. La voix des chanteurs a eu du mal à se frayer un chemin dans le magma de notes lors des deux premiers titres, mais déjà, la livraison soudée de Fields of gold annonçait une suite grandiose.

Après les salutations d’usage, Simon a souligné la notion « expérimentale » du spectacle. Quand on sait à quel point les deux artistes ont voulu sortir des sentiers battus après avoir connu le succès mondial au sein de leurs groupes respectifs (Simon and Garfunkel, The Police), on peut dire que cette collaboration reposait sur des bases solides.

Liberté totale

Tout, visiblement tout, était permis, et surtout, souhaité. Sting qui fait du Sting (They dance alone) et des succès de The Police (Roxanne), qui s’approprie fort bien du Simon and Garfunkel (America) et qui partage des tubes de son ancien groupe (Every breathe you take) avec son aîné.

Simon qui chante ses bombes (Graceland, You can call me Al) et qui invite Sting à partager son catalogue personnel et celui de son duo légendaire (Mother and child reunion, Bridge over troubled water).

Et ce partage se faisait tout autant entre les musiciens de Simon (côté cour) et ceux de Sting (côté jardin). David Sancious, membre fondateur du E Street Band et complice de Simon, est demeuré à son piano durant presque toutes les chansons de Sting. À l’inverse, la section de cuivres du Britannique a passé la soirée à colorer les offrandes de Simon, ce qui fut particulièrement réussi pour Still crazy after all these years, plutôt jazz de facture, et pour la louisianaise That was your mother.

La bonne humeur était au rendez-vous : Simon qui ironise en notant qu’il devient de plus en plus un « Adonis » aux côtés de Sting, et ce dernier qui déclare « je suis un rosbif à Montréal », en français s’il vous plaît, au terme d’une Englishmen in New York qui a soulevé le parterre. Il a peut-être confondu avec « viande fumée », mais l’intention était louable. Ça nous changeait de la gueule d’enterrement de Sting les soirs où il ne pouvait plus piffer Stewart Copeland avec The Police.

Le respect absolu

Au-delà des échanges télégraphiés, la gestuelle ne trompait pas. Il fallait voir le duo se serrer franchement la main, se taper dans le dos ou même s’envoyer des baisers. Il fallait surtout mesurer leur respect absolu en voyant Simon et Sting laisser chanter leur chef-d’œuvre à leur partenaire de tournée.

Sting qui permet à Simon de chanter les couplets de Fragile, Simon qui donnait les devants à Sting pour Bridge over troubled water… Personne n’a perdu au change tant chacun s’appliquait à interpréter à la perfection le bijou de l’autre.

Et quand Sting, tel un parfait Garfunkel d’un soir, a accompagné Simon et les milliers de spectateurs dans une interprétation émouvante de The boxer, tout le monde a compris pourquoi des artistes de 62 et 72 ans font encore ce métier, et pourquoi des gens sont prêts à débourser jusqu’à 252 $ pour les entendre. Le Centre Bell a lévité.

L’énergie de Simon

Si Sting avait une voix du tonnerre, la surprise est néanmoins venue de Simon. Il a 72 ans, ce génie de la chanson? Il fallait entendre son timbre sans faille et voir l’énergie qu’il mettait à jouer de la six cordes durant les frénétiques Me and Julio down by the schoolyard et Diamonds on the soles of her shoes, cette dernière amorcée dans quelque chose qui ressemblait à un chant d’Église ou un enrobage doo-wop. Histoire de comparer des éléments comparables, disons qu’il a une meilleure voix que Bob Dylan et qu’il est plus solide sur ses jambes que Keith Richards.

Et il s’est fait plaisir, l’ami Paul. Sting a livré un nombre considérable de titres de son ancien groupe (Every little thing she does is magic, Walking on the moon, Message in a bottle) qui ont fait sautiller sans réserve les spectateurs, mais Simon est allé rechercher sa chanson favorite, Mystery train (Junior Parker), popularisée par Elvis, à laquelle il a lié l’instrumentale Wheels, de Chet Atkins. Un clin d’œil aux puristes et une façon de survoler non pas cinq, mais six décennies de musique.

Quand Simon et Sting ont salué la foule après 2 heures et 35 minutes de prestation, tout le monde était repu, mais le duo avait un dernier as dans sa manche.

« Au fond, tout a commencé avec deux voix et deux guitares », a lancé Simon, avant que l’on entende When will I be loved, des Everly Brothers, en hommage à Phil Everly, récemment décédé.

Je n’ai pas sauté de joie, disais-je en amorce, à l’annonce de cette tournée? Homme de peu de foi… Je vais maintenant tenter d’aller revoir le spectacle dans une autre ville.