Blogue de Philippe Rezzonico

Jake Bugg est là pour durer

lundi 13 janvier 2014 à 2 h 37 | | Pour me joindre

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Jake Bugg au Hammersmith de Londres, en décembre. Photo AP/Joel Ryan

Jake Bugg au Hammersmith de Londres, en décembre 2013. Photo AP/Joel Ryan

MONTREAL – Le passage de Jake Bugg au festival Osheaga à l’été 2013 a été l’occasion de découvrir l’auteur-compositeur-interprète sur scène. Son retour au théâtre Virgin Mobile Corona en septembre a été la confirmation que le jeune homme natif de Nottingham n’était pas un feu de paille attisé par de bonnes critiques et la volatilité des réseaux sociaux.

À défaut de parler de consécration, le troisième spectacle offert par Bugg à Montréal en moins de six mois, dimanche soir, au Métropolis, aura mené à une certitude : pour paraphraser la phrase fétiche de la chanson de Neil Young Hey hey my my (into the black), Jake Bugg est là pour durer.

C’était particulièrement évident quand Bugg a lui-même interprété l’immortelle de Young, ce qu’il ne manque jamais de faire lors de ses spectacles. Le Britannique l’a souligné l’an dernier, ce titre est probablement sa chanson rock favorite.

Livrée au rappel, elle n’aura fait que confirmer tout le bien que l’on pense de l’Anglais dont la prestation au Métropolis a été plus soudée, intense et assumée que les précédentes.

À première vue, il n’y avait guère de différences avec le spectacle offert à la fin de la saison estivale, hormis la sélection de quelques titres. Bugg est apparu sur les planches avec ses musiciens et pour tout décor, une grande affiche en forme de disque, sur laquelle était écrit son nom.

Pas de système d’éclairage dernier cri, sinon celui du Métropolis. Pas de danseurs, d’écrans, d’effets spéciaux ou de confettis. Il n’y avait que Bugg, accompagné de ses collaborateurs, de ses guitares et de ses chansons bien ficelées pour un auteur de 19 ans. Il a attiré une foule de son âge et de nombreux amateurs qui ont plus de deux fois le sien.

Le passé modernisé

Bugg, c’est un peu l’héritage d’un passé glorieux à la sauce des années 2010. Il fait penser à Elvis (en raison de la façon dont il tient sa guitare sèche), à Johnny Cash (à cause de la façon dont il en joue), à Mick Jagger (à cause de sa bouille), aux Beatles (à cause de sa coupe de cheveux), à Dylan (pour sa forme d’écriture poétique) et à certains musiciens anglais des années 1990 pour son stoïcisme sur scène.

À ce sujet, Bugg n’est ni Pete Townshend, ni Slash, ni Jack White, selon votre tranche de références générationnelles. Il parvient pourtant à maintenir l’intérêt, peu importe la façon dont il s’exprime musicalement. Et en dépit de tous les grands qu’il évoque, Bugg est un modèle unique, ne fût-ce qu’en raison de sa voix au timbre inimitable et d’une puissance qui n’a d’égale que sa singularité.

Que ce soit avec la nouvelle There’s a beast and we all feed it ou les désormais incontournables Trouble town et Seen it all, Bugg a son petit plan de match bien établi : un premier tiers de prestation où la guitare acoustique, les rythmiques accélérées et les mélodies prennent le dessus.

Les spectateurs qui remplissaient le Métropolis à ras bord ont spontanément battu la mesure pour Two fingers, qui repose sur une batterie lourde, et ils se sont laissés bercer par la langoureuse Storm passes away. Enfin, pas tous…

« C’est là que j’ai perdu ma blonde, a lancé un spectateur à un ami. Elle trouve ça trop country, comme si ça venait de Nashville. »

En effet, Storm passes away pourrait être une chanson de Hank Williams père. Une autre influence de Bugg, sans l’ombre d’un doute.

Mais l’Anglais est aussi un artiste de son temps. Messed up kids, sertie d’une guitare énergique et précise, raconte tellement bien une histoire universelle d’aujourd’hui.

Jake mis à nu

Le deuxième tiers, c’est Jake tout nu. Enfin, tout seul avec des chansons déchirantes comme la nouvelle Pine trees et la familière Broken, cette dernière reprise à l’unisson par la foule, telle une chorale chevronnée. Frissons.

Simple pleasures, qui était interprétée seulement pour une deuxième fois sur scène depuis sa création, a ensuite marqué la transition vers le dernier tiers, celui où Jake s’éclate en mode électrique. Amorcée tout en douceur, la composition s’est transformée en brûlot avec le retour des musiciens.

Quand les dernières notes ont résonné dans le Métropolis, l’Anglais a enfilé une succession de chansons toutes neuves, tirées du disque Shangri La (2013) ou plus anciennes, issues de Jake Bugg (2012) qui partagent la même fougue : Kingpin, Taste it, Slumville sunrise et What doesn’t kill you permettent à Bugg d’en mettre plein la vue et les oreilles, même si son visage demeure impassible dans ses furieux solos de guitare. Cette attitude ne fait qu’accentuer l’aisance avec laquelle il nous livre son art.

Une petite pause avant le rappel, un retour avec la jolie A song about love, un salut court mais sincère à la foule de ce jeune homme peu bavard et la désormais habituelle finale avec la bien nommée Lightning bolt ont suivi.

Cela a été franc, net et intense, quoiqu’un peu court avec 75 minutes au compteur, en dépit de la présence d’Albert Hammond, Jr. et du groupe The Skins avant la tête d’affiche.

C’est peut-être l’un des aspects avec lequel le Britannique devra apprendre à composer sans dénaturer sa musique : jouer plus longtemps et penser à bâtir une réelle production autour de lui. Car en raison de sa popularité sans cesse croissante, le prochain rendez-vous pourrait bien avoir lieu au Centre Bell.