Blogue de Philippe Rezzonico

American idiot : du disque à la scène, le même plaisir

dimanche 5 janvier 2014 à 8 h 59 | | Pour me joindre

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American Idiot : une production dynamique qui fait écho au disque du même nom. Photo fournie par la production.

American Idiot : une production dynamique qui fait écho au disque du même nom. Photo fournie par la production.

Qui aurait cru, à sa parution en 2004, que American idiot, disque dont la trame narrative reposait sur un antihéros et dénonçait par la bande les politiques du président George W. Bush, obtiendrait un tel succès, au point de devenir une production musicale issue de Broadway qui allait être présentée au Québec en 2014? Peu de gens, en vérité.

Les compositions de cet album phare du trio américain Green Day figurent pourtant parmi les plus intéressantes jamais nées de la plume de Billie Joe Armstrong. Dix ans après sa parution, le paysage ayant changé, c’est finalement l’opéra punk du 21e siècle qui prend le dessus sur l’aspect politique, même si ce dernier n’est pas complètement évacué.

C’est même la première chose qui nous interpelle au début du spectacle présenté deux fois hier (samedi) et dimanche après-midi à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. Le rideau abaissé n’a pas encore révélé la scène que l’on entend la célèbre phrase de Bush fils : « Vous êtes avec nous ou contre nous », qui précède le numéro d’ouverture avec l’explosive chanson-titre.

Opéra punk des mal-aimés

Si la mise en marché du disque six semaines avant l’élection présidentielle américaine et le clip de la chanson avaient causé une controverse à l’époque, American idiot demeure essentiellement un opéra punk d’émancipation et de rébellion d’un groupe de jeunes mal-aimés.

Cette génération qui s’exprime par le biais des chansons d’Armstrong, de Mike Dirnt et de Tré Cool, joue, chante et danse dans un environnement qui pourrait être un immense entrepôt abandonné squatté par des jeunes désœuvrés. Le lit à roulettes, les sofas usés ainsi que la plateforme métallique et le grand escalier servent à la fois de décor et d’accessoires amovibles sur lesquels la troupe de chanteurs et danseurs se vautre ou auquel elle s’agrippe, selon le numéro musical.

En raison des portes, des fenêtres et des 27 écrans répartis du plancher jusque dans les hauteurs, l’action ne se situe pas qu’au ras des planches. Sur cet aspect, la production scénique d’American idiot bat largement celle de Mamma mia et accroche l’œil comme celle de Cats.

En revanche, il faut connaître à fond le disque d’origine pour apprécier l’histoire. Bien sûr, les amateurs de Green Day et de leur œuvre ont reconnu les personnages nés de l’imagination d’Armstrong tels Johnny, Will, Tunny, St-Jimmy (l’alter ego de Johnny), Whatsername et Heather, mais sans livret, ce n’est pas évident. Il y avait bien le nom des comédiens et des danseurs affichés sur un panneau dans le hall d’entrée de la salle Wilfrid-Pelletier, mais sans préciser quel rôle chacun tenait.

Traduction québécoise

La traduction des échanges entre les comédiens qui apparaissait sur les écrans disposés sur les flancs de la scène a en partie sauvé les meubles et permis de mieux situer les quêtes ratées, le rapport avec l’armée, la désillusion (I don’t care), les rêves brisés (Boulevard of broken dreams) et le sentiment de rejet (Nobody likes you) des protagonistes. Le texte est bien adapté à la réalité québécoise : « Leave me alone! » devient « Sacre-moi patience! » plutôt que « Fiche-moi la paix! », par exemple.

Avec cinq musiciens présents sur scène qui jouent à la lettre les succès d’American idiot et une poignée de titres provenant d’autres albums de Green Day comme Do you know the enemy et (Good riddance) Time of your life (interprétée avec 17 guitaristes en finale) la production est souvent pétaradante.

Les interprétations de Jesus of Suburbia, City of the damned, Holiday (quand les danseurs se servent de la plateforme comme s’il s’agissait d’un autobus), Tales of another broken home et de Rock and roll girlfriend sont dynamiques, et les chorégraphies, énergiques à souhait.

Le spectacle offre en alternance des chansons dynamiques et des titres poignants. Photo courtoisie.

Le spectacle offre en alternance des chansons dynamiques et des titres poignants. Photo fournie par la production.

À l’inverse, les Dearly beloved, Are we the waiting, Give me novacaine et la géante Wake me up in September sont intenses et poignantes. Elles apportent le contrepoint et la touche d’émotion pure qui sied à ce genre de production. Production qui ne s’adresse pas à tous les publics, en raison de scènes de sexe, de consommation de drogues dures et d’une prolifération de jurons.

La musique avant tout

J’ignore si ce fut le cas pour les spectateurs présents – plutôt jeunes – qui connaissaient American idiot, le disque, mais très souvent durant les 90 minutes de la prestation, je vivais avant tout un show rock, comme celui que Green Day avait livré au parc Jean-Drapeau en 2005.

La production semble être avant tout une valeur ajoutée aux chansons, comme pourrait l’être une vidéo, un système d’éclairage étoffé ou une série de projections d’arrière-plan lors d’un véritable spectacle rock.

Je me fichais un peu de savoir ce qu’il allait arriver à Johnny et à ses amis, au demeurant adéquats sur le plan vocal. J’avais surtout envie d’entendre l’enfilade de chansons punk rock mélodiques à outrance de Green Day, dont certaines sont devenues des hymnes pour les ados et les jeunes adultes de ce début de siècle.

C’est à la fois la grande force et la – relative – faiblesse de ce spectacle. On se perd un peu dans les dédales de la trame narrative en dépit de la nature universelle des thèmes abordés, mais on en ressort en ayant eu l’impression d’avoir assisté à une bonne prestation de Green Day.