Blogue de Philippe Rezzonico

Colloque de l’humour: les anciens et les nouveaux tabous

mercredi 27 novembre 2013 à 10 h 42 | | Pour me joindre

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Jean-Claude Germain, Pierre Huet, co-fondateur de Croc, et Marc Laurendeau, Photo courtoisie Colloque de l'humour/Ulysse Lemerisse

Jean-Claude Germain, auteur, Pierre Huet, cofondateur de Croc, et Marc Laurendeau, humoriste et journaliste. Photo courtoisie Colloque de l’humour/Ulysse Lemerise.

L’humour est omniprésent au quotidien : au bureau, à la radio, à la télévision… Cette semaine, il fait presque un retour sur les bancs d’école avec L’Humour sens dessus dessous, le colloque de réflexion sur la fonction de l’humour dans la société, rassemblant chercheurs et praticiens.

La première des trois journées du colloque, mardi, au pavillon des Sciences de l’UQAM, fut l’occasion de disséquer l’humour par le biais de conférences et de tables rondes sérieuses, mais pas coincées. Au menu : l’humour de masse, la langue, l’apport des Cyniques, ainsi que la censure, l’humour vexatoire et la rectitude politique.

Ce sont ces trois derniers aspects qui ont retenu l’attention lors des deux longues tables rondes (Au temps des Cyniques, Au temps de la rectitude politique). Qui de mieux que Marc Laurendeau, qui a donné son premier spectacle avec ses amis cyniques (André Dubois, Serge Grenier et Marcel St-Germain) à l’Université de Montréal en 1961, pour comparer ce qui est permis aujourd’hui à ce qui l’était il y a cinq décennies.

« Il y a eu un basculement de la société », note Laurendeau, en parlant de la Révolution tranquille. « Il y avait plus de choses dont on pouvait désormais se moquer. En 1961, le clergé était notre sujet de prédilection. Un sujet en or. »

La fin de la Grande Noirceur

Les Cyniques, avec leur humour « subversif, dru et iconoclaste », auront mis à mal l’Église, les politiciens et l’État au sortir de la Grande Noirceur. Et, contrairement à ce que l’on pense aujourd’hui, l’audace n’était pas toujours garante de succès.

« En 1965, nous avons fait au gala du RIN un numéro anticlérical, Sacerdoce overload, qui a choqué. On l’a senti sur scène. Nous avons enchaîné avec un numéro satirique sur les Anglais qui a été bien reçu et un autre sur les Autochtones. André Dubois et moi étions costumés de la tête aux pieds. Aucune réaction négative. Aujourd’hui, le numéro anticlergé passerait comme une lettre à la poste, alors que celui sur les Autochtones ne passerait pas. Cela dit, notre but n’était pas de provoquer, mais de faire rire. »

« Par la suite, plus personne ne nous a reproché nos numéros sur le clergé, mais un soir, à la Casa Loma, une propriété de Cotroni, on nous a fait comprendre que notre numéro sur Tony Massarelli, le gendre de Cotroni (NDLR : Tony Mazolla, une imitation de St-Germain), ça, c’était moins bon. » Les Italiens de l’époque ont réussi à faire ce que le clergé n’a jamais su faire : censurer les Cyniques.

Anciens et nouveaux tabous

Quels étaient les tabous d’antan et quels sont les nouveaux? L’homme de théâtre Jean-Claude Germain estime qu’on ne pouvait pas « toucher aux syndicats et à René Lévesque ». Marc Laurendeau pense que la religion est encore taboue, « mais pas la même ».

Peut-on se moquer des musulmans? « Non », pense le Cynique. « Oui », croit l’auteur humoristique François Avard (Les Bougon, Bye bye). Laurendeau estime le sujet brûlant et il rappelle ce qui s’est produit avec les caricatures de Mahomet. Avard soutient que l’humoriste québécoise Nabila Ben Youssef fait bien le travail à ce sujet et que le Bye bye 2013 a « quelques piques prévues » en banque. « On ne peut pas les ignorer, mais ça ne doit pas être à sens unique. On ne doit pas s’acharner », dit Avard.

Avard, Jacques K. Primeau (gérant et producteur), Yves P. Pelletier (humoriste et réalisateur) et Frédéric Savard (auteur et humoriste) partagent une opinion : la notoriété d’un humoriste et sa façon de traiter une blague est capitale.

« C’est quoi, vexatoire? », demande Pelletier, qui a été parmi les humoristes les plus décapants de sa génération avec Rock et Belles Oreilles. « Ça dépend de la façon de traiter. Ça prend des clés pour les spectateurs. Après, les gens te suivent ou non. C’est une question de dosage. »

« Il faut assumer son gag », pense Primeau. « Un appui consensuel, c’est très rare. Plus c’est corrosif, plus il y a du monde contre vous », rappelant au passage le tollé provoqué par le numéro du hockey pour aveugles de RBO.

L’humour télévisé

L’humour, il est partout. Particulièrement à la télévision, comme l’a précisé Jean-Marie Lafortune, du Département de communication sociale de l’UQAM. Durant la semaine du 11 au 17 novembre, 43 % des émissions présentées au petit écran contenaient de l’humour, selon le professeur : 10 % au sein des émissions d’humour (sitcoms, comédies, spectacles, galas), 21 % dans les émissions pour enfants, les jeux et les variétés, et 12 % dans ce qu’il désigne comme étant des émissions d’infotainment.

« L’infotainment, lié au recul de l’indépendance journalistique qui découle de l’autoritarisme politique depuis septembre 2001, consacre la valeur centrale du divertissement », dit-il. « Mais l’humour n’est-il pas une façon de questionner le pouvoir en place? »

« Tout à fait », pense Frédéric Savard, l’un des fondateurs des Zapartistes, qui note qu’il « faut déboulonner les personnes au pouvoir ».

Encore faut-il vivre avec les limites imposées par le public et les groupes de pression. Exemple à l’appui, Jean-François Boulais, le président de l’Association des personnes de petite taille (AQPPT), ainsi que le comédien Paul Cagelet, lui aussi atteint de nanisme, sont venus souligner qu’ils avaient un bon sens de l’humour, mais qu’ils aimeraient que les humoristes disent « petite personne » plutôt que « nain ».

« Je ne veux pas entrer là-dedans. Pas comme humoriste. C’est trop politiquement correct », assure Laurendeau, tout en ajoutant qu’il n’a aucun problème à parler de personnes de petite taille autrement qu’en humour.

« Il y a un problème de structure », note Savard, qui estime qu’en humour, le punch serait amenuisé par une longue énumération.

« Ça donnerait Blanche-Neige et les 7 personnes de petite taille », résume Pelletier.

Dans le contexte actuel, à l’ère des réseaux sociaux qui permettent de retransmettre instantanément une blague d’un spectacle qui, il n’y a pas longtemps, était faite en vase clos, l’avenir sera-t-il plus ardu pour les jeunes humoristes?

« Oui, car il faut faire beaucoup d’acrobaties pour ne pas se faire clouer au pilori », conclut Marc Laurendeau.

Que doit-on retenir de cette première journée de colloque? Peut-être bien qu’il y a un fossé entre théorie et pratique. Les conférences portant sur les grandes théories de l’humour et la reconnaissance de l’humour (livrées par le docteur en philosophie Jérôme Cotte) ainsi que celle portant sur les nuances entre l’humour anglais et français (proposée par Will Noonan, enseignant-chercheur à l’Université de Bourgogne) étaient extrêmement pédagogiques.

En revanche, celle portant sur la défense de la langue parlée par les Cyniques, Sol et l’auteur Claude Meunier (livrée par Michèle Nevert, professeure au Département de littérature de l’Université de Montréal) a fait mouche. Pourquoi? Parce que le public – qui comprenait un grand nombre d’élèves de l’École nationale de l’humour – a ainsi de réelles références : les mythiques Cyniques ainsi que les mots d’esprit de La petite vie font désormais partie des mœurs, tandis que les notions de rectitude politique sont toujours à l’agenda à l’ère de Sugar Sammy.

C’est peut-être la veine dans laquelle le colloque – le deuxième de son histoire – doit se poursuivre, cette semaine et à l’avenir : parler du passé ou du présent dans un contexte historique, mais le faire avec un point d’ancrage commun qui évite les réflexions trop professorales.

Le colloque L’humour sens dessus dessous se poursuit le 27 novembre (L’humour au féminin, Femmes et humour, L’industrie de l’humour francophone et canadienne, Humour au travail) et le 28 novembre (L’humour de la Crise d’octobre, Garnotte et les caricatures du printemps érable, Humour et résistance). Le colloque est ouvert au public.