Blogue de Philippe Rezzonico

Daniel Bélanger : le chic rockabilly francophone

vendredi 22 novembre 2013 à 1 h 47 | | Pour me joindre

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Daniel Bélanger. Photo courtoisie Audiogram.

Daniel Bélanger. Photo : Audiogram.

MONTREAL – Daniel Bélanger avait fière allure avec son veston noir et sa pochette – à la Don Draper, dans la série Mad Men -, quand il s’est pointé sur la scène du théâtre Corona Virgin Mobile, jeudi, pour présenter les chansons de son cru rockabilly, nommé Chic de ville.

Rayon stature, Bélanger faisait penser à ce qu’aurait pu être Eddie Cochran à 50 ans, s’il n’avait trouvé la mort dans un accident d’auto dans la jeune vingtaine. Mais la guitare acoustique sur la bandoulière de laquelle est écrit « Bélanger » nous renvoyait encore plus à une image d’Elvis à ses débuts chez Sun Records.

À côté de Bélanger, le guitariste Michel Dagenais, le contrebassiste Richard Gélineau et le batteur Ben Caissie étaient vêtus de complets chic, comme l’étaient les Crickets de Buddy Holly. Tous les habitués de la scène rockabilly montréalaise connaissent bien les membres de ce trio qui jouent au sein des Howlin’ Hound Dogs et qui accompagnent les artistes qui se produisent à l’annuel festival rockabilly Red Hot and Blue.

« Go!, Michel go! »

Si les années 1950 ont immortalisé le « Go, Johnny go! » de Chuck Berry, dans Johnny B. Goode, cette fois, c’était Bélanger qui criait « Go, Michel go!  chaque fois qu’il voulait que Dagenais se lance dans un solo aux textures rockabilly, swing ou country.

Durant Béatitude, Bélanger faisait le grand écart, couché sur sa guitare, pendant que Dagenais alignait les cascades de notes et que Gélineau faisait tournoyer sa contrebasse. Pendant Sa félinité, Dagenais proposait une rythmique qui était un calque des grands succès de Johnny Cash et du Tennessee Three. On voyait les têtes des spectateurs dodeliner sans cesse dans le vieux théâtre qui conférait une ambiance nostalgique à la prestation.

Auprès de toi, avec ses effluves country, semblait sortie d’une grange du Far West et Gélineau a retenu l’attention en jouant de sa contrebasse sens dessus dessous, en appuyant le manche de son instrument au sol. Spectaculaire. Le quartette, fébrile, pouvait pourtant ralentir le rythme et livrer une chanson telle que L’aube, tout en retenue et en finesse.

Relectures réussies

Dans une tournée qui repose sur les nouveaux titres (le spectacle comporte 11 chansons de Chic de ville), les classiques d’un artiste sont obligatoirement épicés à la sauce du jour. Petit futé, Bélanger sait à quel point les amateurs aiment réentendre leurs chansons favorites dans un enrobage pas trop déroutant. D’où sa mise en garde.

« La prochaine, je vais vous la jouer comme elle a été composée. On reste amis? »

Avertissement superflu. Cruel a parfaitement passé la rampe de la scène en mouture rockabilly, le fameux « Il fait froid/on gèle », étant entrecoupé de lignes de guitare. Diablement efficace.

Bélanger, cabotin et doté de son humour décalé, a souhaité demeurer « ami ami » avec le public avant d’interpréter Sèche tes pleurs, lui recommandant à la blague de ne pas chanter. Peine perdue. La foule a entonné d’emblée les paroles de la chanson que Bélanger avait laissée dans ses tiroirs depuis des années.

Le groupe a ainsi réduit au minimum l’apport musical : la batterie est demeurée muette, la contrebasse a joué trois notes et la guitare était en filigrane. À un moment, Bélanger ne chantait plus, mais susurrait les paroles. Très joli.

Sans dénaturer l’essence de son spectacle, Bélanger a su offrir ce monument ainsi que Rêver mieux et La folie en quatre (guitare-voix) dans des enrobages country-folk plus légers. L’apparition du petit robot sur l’écran durant Rêver mieux était peut-être le seul anachronisme de cette soirée à saveur rétro.

Le sceau rockabilly

En revanche, Bélanger a marqué au fer rouge Fou n’importe où du sceau le plus rockabilly qui soit. Quelle folie vivifiante! Une relecture frénétique qui a été une réussite totale.

Le groupe avait encore quelques munitions dans son sac, notamment cette version allongée du Parapluie, lente en amorce comme un petit trot de Jolly Jumper, durant laquelle Dagenais a émaillé la portion instrumentale d’airs connus et disparates comme ceux de Vive le vent et du thème du film Le parrain.

Mais Bélanger n’avait plus rien à offrir à la foule du Corona qui ne cessait de l’ovationner après une prestation bien tassée de 95 minutes. Rien à offrir, mais comme il « connaît le chanteur », Bélanger a joué de mémoire Dans un spoutnik, même s’il a eu besoin de la foule pour lui rappeler le contenu du deuxième couplet.

Jusqu’à la fin, Bélanger aura gardé le cap : livrer ses chansons originales en français dans des enveloppes musicales provenant d’une autre époque et d’ordinaire associées à une autre langue. Ça ressemble à un tour de force.