Blogue de Philippe Rezzonico

Catherine Major : le triomphe à l’usure

vendredi 15 novembre 2013 à 2 h 25 | | Pour me joindre

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Catherine Major a livré un spectacle sans filet, jeudi, au Club Soda. Photo : Coup de coeur francophone/Jean-François Leblanc

Catherine Major a livré un spectacle sans filet au Club Soda. Photo : Coup de coeur francophone/Jean-François Leblanc

Au cours d’une carrière, nombre d’artistes veulent se prêter à l’exercice périlleux du concert individuel dans sa plus simple expression : la prestation sans artifices. Une voix et un instrument. Rien d’autre. C’était au tour de Catherine Major, jeudi, au Coup de cœur francophone.

Dans ses tournées, nous avons souvent vu Major ponctuer ses concerts d’un ou deux moments épurés et lumineux. Dix minutes de vol plané solo durant une soirée, c’est une chose, mais jouer durant plus d’une heure et demie sans filet est une entreprise qui n’est pas sans risque. Major a osé, a quelque peu trébuché, mais elle a gagné à l’usure.

Dès que le Club Soda fut plongé dans le noir, la chanteuse s’est présentée au piano, toute de noir vêtue, contraste considérable en regard de ses tenues décontractées d’antan. Cela ajoutait un aspect solennel à la soirée, comme si la pianiste revenait à ses premières amours de formation classique. C’est ailleurs un extrait du deuxième mouvement du Concerto en sol, de Ravel, qui a amorcé la soirée, avant de se fondre dans les premières notes de Petit début d’éternité.

« Quel bonheur, a-t-elle noté, de me retrouver devant vous. Seule avec mon fidèle compagnon avec lequel je me chicane tous les jours et avec lequel j’ai des histoires d’amour. »

La « chicane », pour reprendre son expression, Major la vivait avec son micro plutôt qu’avec son piano. Durant ses trois premières interprétations, elle l’a déplacé cinq ou six fois, histoire d’amenuiser le bruit qui en émanait, comme s’il était placé en plein vent. Micro trop sensible? Retour de son? Je l’ignore, mais c’était désagréable.

Inconfort perceptible

Intense et habitée quand elle caresse ses touches avec fougue ou délicatesse, Major fait corps avec son instrument en s’arc-boutant au-dessus du clavier ou en se tortillant sur son tabouret. Les habitués de ses spectacles n’étaient toutefois pas dupes : les jambes croisées, le banc ajusté et les contorsions de son pied droit durant Amadeus trahissaient un réel inconfort de sa part.

Elle a même tarabiscoté l’intro en amorce du Désert des solitudes, une chanson qu’elle peut interpréter dans son sommeil. Coincée, était-elle. D’où le soulagement quand elle a fait tomber sa veste, geste qui s’est accompagné du retrait pur et simple de ses bottillons quelques chansons plus tard. On la sentait enfin à l’aise.

Saturne sans anneaux, même privée de ses superbes arrangements, fut d’une redoutable efficacité. Plus brute dans la livraison musicale que naguère, elle permettait en revanche à Major de faire preuve de théâtralité. La dernière touche des ivoires fut suivie d’un geste large, digne d’une tragédienne.

Bien, amorcée tout en douceur, a eu droit à une montée dramatique avant de revenir à la case départ. « Ridicule à l’os » y chante Major. Dénudée à l’os, a-t-on le goût d’ajouter, au point que la substance qui restait de cette chanson était la moelle de son texte.

Plus ça allait et plus Major retrouvait ses marques et une certaine zone de confort devant cet auditoire captif au possible. Quoique cela ne l’ait pas empêchée de prendre un – autre – risque en offrant Sinnerman, en hommage à Nina Simone. Elle a beau ne pas croire en dieu – elle l’a dit -, cette chanson qui est un genre d’appel au Seigneur a eu des airs de cri primal, et c’est le piano qui a trinqué quand la grande Catherine a conclu la pièce en jouant debout.

Catherine Major, une artiste intense et habitée. Photo : Coup de coeur francophone/Jean-François Leblanc

Catherine Major, une artiste intense et habitée. Photo : Coup de coeur francophone/Jean-François Leblanc

D’ordinaire, on peste quand il y a un entracte. Ici, il tombait à point. Au retour, le piano avait été tourné dans l’autre sens (probablement une idée du metteur en scène, Yann Perreau), Major était vêtue d’une ample robe blanche, et le sentiment de liberté dominait. Sahara et Bouche à bouche étaient d’une réelle splendeur.

Il y a bien eu un petit couac en ouverture de Tape dans ton dos. Pas facile de transposer une mise en bouche provenant d’un ukulélé (sur la version disque) en ouverture pour piano. Mais on savait qu’il s’agissait d’une difficulté d’ordre musical et non plus d’un problème technique ou d’un geste de trac.

Nouveauté

Les spectateurs ont pu entendre une toute nouvelle chanson (Toi) de bonne tenue, composée par « l’homme » de Major : l’auteur et compositeur Moran. Il y a eu aussi la livraison singulière de J’pensais pas, jouée uniquement de la main gauche. La pianiste a répété cette chanson de Daniel Lavoie d’une seule main cet été, sa petite fille âgée de 2 semaines dans l’autre bras.

Au rappel, le public qui faisait preuve d’une qualité d’écoute exceptionnelle, s’est tu de nouveau quand Major a chanté La voix humaine a cappella et sans amplification sonore. Effet bœuf.

Le doublé final, formé d’un extrait du Concerto no 1, de Chopin, et du Piano ivre, était impeccable. Major a accepté les applaudissements nourris avec humilité. Plus que quiconque, elle sait à quel point elle a trimé dur pour mener sa barque à bon port.

On pourra voir l’évolution de ce spectacle intimiste et intense le 28 février 2014, au Gesù, lors de la supplémentaire prévue au festival Montréal en lumière.