Blogue de Philippe Rezzonico

Shorter, Redman, Lovano : les saxophones du bonheur

dimanche 30 juin 2013 à 12 h 33 | | Pour me joindre

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Wayne Shorter et John Patitucci. Photo Denis Alix/Avec la permission du FIJM

Soirée de pointures, samedi, au Festival international de jazz de Montréal, avec la présence du légendaire Wayne Shorter, du quartette de Joshua Redman, ainsi que du quintette de Dave Douglas et Joe Lovano.

Au-delà des variantes de genres et de la nature des répertoires sélectionnés, ce sont trois générations de saxophonistes qui auront frappé l’imaginaire durant cette virée musicale au cours de laquelle l’aura du maître Shorter aura plané sans relâche.

Redman l’a d’ailleurs souligné après avoir livré trois compositions de son programme à la Maison symphonique de la Place des Arts, un peu après 19 heures. C’est une soirée « presque idéale », a-t-il noté, pestant sur le fait qu’il jouait à la même heure que Shorter. Il a semblé soulagé que son contrebassiste, Reuben Rogers, lui fasse remarquer qu’il y avait une bonne heure d’écart entre les deux concerts.

Accompagné de Rogers, du pianiste Aaron Goldberg et du batteur Gregory Hutchinson, le saxophoniste quadragénaire a présenté essentiellement les pièces de son disque Walking shadows, un album consacré à des ballades nappées de cordes. Un orchestre de 18 musiciens, sous la direction de Dan Coleman, accompagnait le quartette.

Redman a réussi le difficile pari esthétique de fusionner trois univers : celui du jazz (le quartette), de la musique classique (l’orchestre à cordes) et de la musique populaire, que ce soit avec des compositions d’un autre âge (Stardust, Lush life, l’Adagio de Jean-Sébastien Bach) ou celles, plus contemporaines, des Beatles (Let it be), de Blonde Redhead (Doll is mine) et d’Imogen Heap (Hide and seek).

Dans cette salle à l’acoustique irréprochable, l’exercice ne manquait pas de grandeur. Les cordes, tantôt discrètes, tantôt enveloppantes, étaient au service du quartette qui dictait la marche à suivre. Le jeu précis de Redman durant Lush life, la superbe mélodie de Stardust et les dernières mesures de Let it be, rejouées tel un calypso sans fin, ont été des moments forts.

Contraint de respecter la forme des œuvres gravées sur disque, Redman s’est donné une marge de manœuvre. Il a inséré des compositions de son cru (Soul dance) ainsi que des œuvres de Goldberg (Shed) et de son ami Brad Mehldau (Last glimpse of Gotham) qui lui ont permis de se détacher de l’ensemble de cordes et de dynamiser son offrande. Bien pensé.

C’est toutefois durant Infant eyes, une composition de Shorter, que Redman fut le plus inspiré. Avec son saxophone soprano, il est sorti des ornières de la version studio pour s’éclater sans retenue, comme s’il voulait que son prédécesseur l’entende dans les coulisses du théâtre Maisonneuve, à quelques mètres de là. Du tonnerre.

Dave et Joe

On sort de la Maison symphonique pour se diriger d’un pas rapide vers ledit théâtre. On sait déjà que l’on a raté la première partie du programme triple mettant en vedette Shorter avec Esperanza Spalding (contrebasse), Geri Allen (piano) et Terry Lynn Carrington (batterie). Le trio était sur scène en même temps que le spectacle de Redman. Logistique de festival, que voulez-vous…

Dave Douglas et Joe Lovano. Photo Denis Alix. Avec l’autorisation du FIJM.

On arrive quand le quintette du trompettiste Dave Douglas met le feu au théâtre, bondé comme jamais. Pour l’occasion, Douglas, flanqué du saxophoniste Joe Lovano, offre les compositions originales du disque Sound prints, inspirées par Shorter.

Si la livraison de Redman était splendide et mesurée, Douglas et Lovano offrent Sprints, Weatherman et autres Ups and downs à fond la caisse. Propulsé par la contrebasse dynamique de Linda Oh, le quintette offre une véritable pétarade durant laquelle Douglas, précis et intense, doit composer avec un Lovano déchaîné au possible qui décline des cascades de notes. On a eu l’impression que le saxophoniste sexagénaire ne voulait pas être en reste en avant-première de l’une de ses idoles.

Maître Shorter

Dix minutes avant 22 heures, Wayne Shorter, le pianiste Danilo Perez, le contrebassiste John Patitucci et le batteur Brian Blade font leur entrée sur scène sans introduction. Leur arrivée est saluée par une prévisible ovation, mais aussi par un « Mon cher Wayne, c’est à ton tour de te laisser parler d’amour »!

Le chant de Gilles Vigneault est repris par les francophones présents dans la salle et Perez fait écho à leur geste en reproduisant à l’oreille le « ta-ta-ta-taaa! » sur ses ivoires. Un moment surréaliste à l’image de ce qui a suivi.

Durant 50 minutes, dans une seule et unique composition jamais interrompue, Shorter et ses collègues ont démontré qu’ils veulent aller où aucun jazzman n’a pu se rendre : structures atypiques, relances foudroyantes, ruptures nettes, conversations hachurées et chassé-croisé sont au menu de ce quartette unique.

Parfois, l’enchaînement des progressions sonores nous semble compréhensible. Parfois, nous sommes dérouté par le jeu du quartette. Cacophonie réelle ou chaos parfaitement maîtrisé? Ça tient beaucoup à l’approche de ces musiciens qui ne répètent jamais depuis une douzaine d’années. Avec Shorter, tout se passe uniquement sur scène. Le public est convié à un laboratoire musical où les instrumentistes sont en constance évolution.

Danilo Perez, Wayne Shorter, John Patitucci et Brian Blade. Photo Denis Alix/Avec l’autorisation du FIJM.

Samedi, Perez imposait les thèmes de base, mais il a semblé plus hésitant que naguère, lui qui n’a cessé de lorgner vers ses partitions. Rien de tout ça avec Patitucci, solide comme le roc. Quant à Blade, son jeu syncopé et ses frappes brusques étaient de véritables coups de tonnerre.

Pour sa part, Shorter conserve sa capacité d’improvisation. Le saxophoniste a encore du souffle à revendre. Il strie et triture l’espace sonore avec fougue et puissance, et le lyrisme est toujours au rendez-vous dans les passages qui font office d’accalmie après des ascensions vertigineuses.

Le temps, implacable pour tous, se mesure toutefois sur son physique. Shorter s’est adossé à plusieurs reprises sur le piano de Perez, et on voyait bien que son équilibre était parfois instable. Cela explique peut-être la prestation un peu plus courte que d’habitude du quartette (55 minutes en tout).

En définitive, celui qui sera octogénaire le mois prochain (25 août), aura néanmoins fait la preuve qu’il est encore le plus aventureux des saxophonistes vus et entendus samedi soir, ce qui est tout à son honneur.