Blogue de Philippe Rezzonico

Festival de Cannes : l’influence des présidents du jury

mardi 16 avril 2013 à 13 h 09 | | Pour me joindre

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Le réalisateur américain Steven Spielberg a été nommé le 28 février président du jury des longs métrages en vue du 66e Festival de Cannes, qui sera présenté du 15 au 26 mai. Avec cette nomination survient l’inévitable question : est-ce que la Palme d’or 2013 de Cannes sera à l’image de son président?

Ce n’est pas d’hier que l’on tente de mesurer l’influence du président du jury du plus prestigieux festival de films du monde sur la sélection officielle retenue, sans arriver à des conclusions probantes, il est vrai. N’empêche, cette récente nomination confirme certaines tendances.

Le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, a demandé depuis longtemps à Spielberg d’occuper ce poste de prestige, ce que le réalisateur américain n’avait pu faire en raison de son horaire chargé. Il a pu se libérer cette année.

Le papa d’E.T. devient le quatrième Américain à occuper ce poste en six ans, après Sean Penn (2008), Tim Burton (2010) et Robert de Niro (2011). Jamais aucun autre pays que la France n’y a eu droit depuis les débuts du festival, en 1946.

Il faut remonter à plus de 15 ans pour voir quatre Français – Gérard Depardieu (1992), Louis Malle (1993), Jeanne Moreau (1995) et Isabelle Adjani (1997) – occuper cette fonction durant un aussi court laps de temps.

La situation tranche avec le début du nouveau siècle. Entre 2000 et 2007, les Français Luc Besson (2000) et Patrice Chéreau (2003), les Américains David Lynch (2002) et Quentin Tarantino (2004), ainsi que la Norvégienne Liv Ullman (2001), le Serbe Emir Kusturica (2005), le Chinois Wong Kar-wai (2006) et le Britannique Stephen Frears (2007) ont occupé le poste. Une brochette diversifiée, s’il en est.

Michael Haneke et Isabelle Huppert à Cannes en 2009

Avec quatre Américains en six ans à la tête du jury qui décerne la Palme d’or, les détracteurs du festival qui estiment que ce dernier devient de plus en plus une succursale du cinéma d’Hollywood ont des munitions à revendre. Cela dit, il est intéressant de tracer un parallèle entre les récentes Palmes d’or et l’identité des présidents de jury.

Deux films avec une esthétique particulière portant sur des sujets troublants, voire tabous, dont l’action se déroule en Europe (Allemagne et France). Qui étaient les présidents du jury d’alors? Deux Européens : la Française Isabelle Huppert (2009) et l’Italien Nanni Moretti (2012).Le ruban blanc et Amour, du réalisateur Michael Haneke, ont été primés à Cannes en 2009 et en 2012. Le premier film avait frappé l’imaginaire en raison de l’utilisation du noir et blanc et du portrait de la société conservatrice d’avant la Deuxième Guerre mondiale. Le second a bouleversé en montrant la longue descente aux enfers d’un couple d’octogénaires face à la mort.

En 2010, le film du réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul (Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures) obtient la Palme d’or. Le sujet : un apiculteur sexagénaire en phase terminale voit apparaître devant lui les fantômes de sa femme et de son fils sous des formes diverses (notamment celle d’un singe aux yeux rouges phosphorescents) et il revit ses vies antérieures. Ouf! Pas banal comme sujet… Qui est aux commandes du jury? L’extravagant Tim Burton qui en connaît un bout sur les univers parallèles tordus.

Quentin Tarantino à Cannes en 2004

Avec son documentaire Fahrenheit 9/11, Michael Moore a été le lauréat de 2004. Moore n’a jamais caché que ce réquisitoire contre le président américain George W. Bush était un acte politique. Curieusement, il s’agissait seulement du deuxième documentaire à recevoir la Palme d’or depuis Le monde du silence, en 1956. Qui était le président cette année-là? Nul autre que Quentin Tarantino, adversaire tout aussi véhément des républicains de Bush que Michael Moore.

L’année 2008 a été celle de la Palme d’or pour Entre les murs, de Laurent Cantet, long métrage dans lequel un jeune professeur de français blanc vit des problèmes avec ses élèves nommés Esméralda, Khoumba et Souleymane. Un scénario qui n’est pas sans rappeler en mode inversé celui de To sir with love (1967), avec Sydney Poitier, quoique présenté dans un contexte français contemporain.

Comme il a été couronné unanimement, on se dit que l’influence de Sean Penn était toute relative, mais l’Américain avait déclaré qu’il avait un attachement aux films en phase avec la société. Celui-là entrait parfaitement dans le moule.

Chaque nouvelle Palme d’or de Cannes n’a pas toujours des liens affectifs mesurables avec le président du jury. Il ne faut pas non plus sous-estimer l’apport des autres membres votants. Et il est évident que nombre des chefs-d’œuvre couronnés à Cannes le doivent principalement à leurs qualités cinématographiques.

Mais il serait tout aussi irréaliste de minimiser l’influence que les présidents sur le vote décisif. Comme dans le monde du sport, l’emprise du capitaine sur son équipe n’est jamais négligeable.

Sera-ce le cas avec Spielberg cette année? Ou avec la réalisatrice Jane Campion, qui occupera la même fonction de prestige pour le jury des courts métrages et de la Cinéfondation? Nous n’aurons la réponse qu’à la fin du festival. D’ici là, nous saurons dès le jeudi 18 avril quels seront les films en compétition officielle.