Blogue de Philippe Rezzonico

Le déclin de l’influence de la mère patrie francophone

mercredi 20 mars 2013 à 13 h 52 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Louis-jean Cormier
Louis-Jean Cormier, un Québécois aux racines et aux influences d’ici.


La France, mère patrie de la francophonie, nous a donné Victor Hugo, la tour Eiffel, Catherine Deneuve, Barbara, le bon vin, Jean Cocteau, Brigitte Bardot, la baguette, Albert Camus, Charles de Gaulle, l’arc de triomphe, Claude Monet et Charles Aznavour : des monuments, des symboles, des victuailles et des maîtres de l’art.

Colonie française à une époque, le Québec est-il encore influencé par la France au plan culturel, alors que nous sommes déjà au XXIe siècle? « Faut voir! », comme diraient nos cousins.

Hormis l’accent, les jeunes Félix Leclerc et Raymond Lévesque structuraient leurs chansons dans les années 1950 comme le faisaient leurs contemporains français qui avaient pour nom Trenet ou Ferré. Dans les années 1960, la France et le Québec ont aussi tous deux été influencés par les sonorités pop anglo-saxonnes.

C’est surtout au tournant des années 1960-1970, notamment avec l’Osstidcho et l’arrivée des Harmonium, Beau Dommage et autres Offenbach que le Québec a commencé à se démarquer de la France avec une identité musicale propre et des sonorités qui s’éloignaient de la chanson française classique.

Même si nombre d’interprètes québécois ont conservé des affinités avec une forme de chanson venue de France et d’Europe francophone depuis lors, l’écoute d’artistes comme Bernard Adamus, Yann Perreau, Louis-Jean Cormier, Ariane Moffatt, Malajube, Xavier Caféïne, Les Trois Accords ou Les Cowboys Fringants est sans équivoque : la France, cette France dont la jeunesse chante de plus en plus en anglais, n’influence plus guère le Québec.

Ce qui n’empêche pas les rapprochements et collaborations entre – M – et Ariane Moffatt, ou entre Albin de la Simone et Stéphanie Lapointe, ni l’arrivée permanente sur nos terres d’artistes comme Gaële et Daran. On n’ira pas jusqu’à dire que le Québec influence désormais la France, mais la musique québécoise attire une nouvelle génération de Français qui voient beaucoup plus d’artistes de chez nous qu’avant faire des tournées dans l’Hexagone. Les temps ont bien changé.

Influence ou absence?

En revanche, le cas du cinéma pourrait presque se résumer à une chanson : Que reste-t-il de nos amours? Comment pourrait-on parler de l’influence actuelle du cinéma français sur le nôtre, alors qu’il a presque complètement disparu de nos écrans.

Les adolescents de ma génération allaient régulièrement dans les salles de cinéma voir le jeune Depardieu, admirer une Deneuve trentenaire ou un demi-dieu nommé Delon. De nos jours, cela prend un succès monstre aux guichets en France, pour que des films comme Intouchables ou Le fabuleux destin d’Amélie Poulain aient droit à des sorties au Québec dignes des films américains… ou québécois.

Bien plus vite qu’en musique, le cinéma québécois s’est démarqué de celui de la France avec un style et une identité personnels. Il suffit de revoir des classiques comme Mon oncle Antoine (1971), Les mâles (1971) ou Les ordres (1974). Qui plus est, le cinéma québécois a désormais une visibilité dans les festivals de par le monde, posture qui a longtemps été l’apanage exclusif du cinéma français.

L’humour? Comme disent les Français, « il n’y a pas photo-finish ». L’humour québécois est à ce point dominant chez nous qu’on pourrait presque oublier qu’il y a des Français qui en vivent. Heureusement, le Gala des Français, du festival Juste pour rire vient nous le rappeler chaque année.

Cela dit, quand j’entends Jean-Michel Anctil, Lise Dion, Cathy Gauthier ou Philippe Bond, je ne pense vraiment pas à Raymond Devos et à Anne Roumanoff. Et quand l’humoriste Jamel Debbouze déclare qu’il a appris l’expression théâtrale lors de son premier passage au Québec, ça en dit long sur l’expertise que nous avons ici.

Les créneaux

La France demeure plus présente dans ses créneaux traditionnels que sont le théâtre et la littérature, du moins, si l’on mesure leur influence ou leur présence sur nos terres.

Le TNM vient de présenter le classique de Marcel Pagnol, Marius et Fanny, tandis que la Compagnie Duceppe présentera Le diable rouge, de l’auteur français contemporain Antoine Rault (10 avril au 18 mai) après le passage de cette pièce au Trident, à Québec. Entre les incontournables de Sartre ou d’Anouilh et les pièces contemporaines, la France aura toujours une résonnance chez nous.

Mais les Michel Tremblay (désormais adapté en musique), Olivier Choinière et autres dramaturges québécois sont omniprésents dans nos théâtres. Depuis Marcel Dubé et Réjean Ducharme, le Québec n’a cessé de développer sa dramaturgie propre, qui fait désormais la part belle aux Québécois ayant des racines ailleurs qu’au pays. Que l’on pense à Wajdi Mouawad, dont la pièce Incendies est devenue un succès au cinéma, ou à Furieux et désespérés, d’Olivier Kemeid, qui explore les racines égyptiennes de l’auteur. Le théâtre québécois s’abreuve désormais à des sources qui ne sont plus limitées par nos frontières.

Le livre : incontournable

En littérature, la France a ses valeurs sûres. Les auteurs contemporains comme Marc Levy, Katherine Pancol et Éric-Emmanuel Schmitt, auxquels s’ajoutent maintenant Jérôme Ferrari (prix Goncourt) et Grégoire Delacourt (plus de 420 000 exemplaires vendus en 2012). Et nombre d’entre eux trouvent écho au Québec.

Mais que penser des auteurs consacrés que sont Dany Laferrière, Marie Laberge, Victor-Lévy Beaulieu, Marie-Claire Blais et de tous les autres qui nous offrent des œuvres éminemment québécoises?

Peut-on lire Griffintown, de Marie Hélène Poitras, sans relever sa spécificité québécoise, tant par la plume que le sujet? Peut-on lire Arvida, de Samuel Archibald, et contester une oralité qui n’a rien à voir avec la France? Et c’est sans compter sur les succès de nos auteurs jeunesse. Les écrivains québécois ont, plus que jamais, une place unique pour leurs œuvres en littérature. Bien mieux, elles s’exportent de plus en plus.

Mais s’il fallait trouver une indication de l’influence amoindrie de la France sur le Québec en matière culturelle, ça serait bien le tollé soulevé par plusieurs auteurs québécois à la suite du choix du Français Marc Lévy comme président d’honneur du Salon international du livre de Québec.

Les artistes du Québec ne réfuteront jamais l’apport de l’Hexagone au sein de leur propre culture. Cependant, quand le pdg du Salon du livre de Québec, Philippe Sauvageau, soutient qu’aucun auteur de Québec ne possède les qualités requises pour occuper la fonction de président d’honneur, il n’est peut-être pas au courant que le Québec a depuis longtemps pris ses distances en regard des influences de la mère patrie.