Blogue de Philippe Rezzonico

15e soirée des Jutra: qu’est-ce qu’on célèbre?

vendredi 15 mars 2013 à 10 h 57 | | Pour me joindre

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Une scène du film Rebelle de Kim Nguyen
Une scène du film Rebelle de Kim Nguyen

Le milieu du cinéma québécois se mettra sur son 31, dimanche, pour la présentation de la 15e soirée des Jutra qui vise à souligner l’excellence des films d’ici, au terme d’une année où le septième art local s’est retrouvé sur la sellette pour de bonnes et de mauvaises raisons. D’où l’interrogation incontournable : qu’est-ce qu’on célèbre cette année?

Les exploitants de salles et les inconditionnels du cinéma américain farci d’effets spéciaux ne répondront pas la même chose que les créateurs et les amants de films d’auteur. Et pour cause. Les premiers n’analysent tout simplement pas le portrait de l’année cinématographique 2012 selon les mêmes critères que les seconds.

L’ombre…

Commençons par le côté sombre. C’est du moins la perception de nombre d’acteurs ou d’observateurs qui mesurent le succès d’un film strictement sur une base économique. Pour ceux-là, il y a peu, voire rien, à célébrer. Voyons de plus près les recettes officielles – en date du 7 mars 2013 – des 10 meilleurs films de 2012 au box-office (*)

1 – Omerta (2 738 160 $), 2 – Les pee-wee 3D (2 342 236 $), 3 – Ésiméac (893 491 $), 4 – L’affaire Dumont (467 793 :$), 5 – Inch’Allah (466 050 $), 6 – Laurence anyways (428 922 $), 7 – Tout ce que tu possèdes (202 256 $), 8 – Rebelle (163 069 $), 9 – L’empire Bossé (158, 637 :$), 10 – Camion (140 746 :$).

Bilan : seulement deux films au-dessus de la barre du million de dollars et un troisième au-dessus du demi-million.

Laurence anyways, L’affaire Dumont, Rebelle et Camion sont les films qui obtiennent le plus de nominations à la soirée des Jutra. Le total des recettes des quatre films est légèrement supérieur à 1,2 million de dollars. Podz, le réalisateur de L’affaire Dumont, disait dimanche dernier à Tout le monde en parle que moins de Québécois avaient vu tous ces films réunis qu’un seul épisode de 19-2. Aucun doute là-dessus…

Est-ce la faute des créateurs? Camion et Inch’Allah ont eu droit à combien d’écrans le week-end de leur sortie? Un nombre ridiculement bas en comparaison de ceux retenus pour The avengers: le film et Les pee-wee en 3D. Camion et Inch’Allah, il est vrai, ne sont pas des films de superhéros ni des longs-métrages portant sur le hockey. Sauf que le Québec n’a pas les moyens de produire un film de superhéros de 200 millions de dollars et qu’on ne peut bâtir une cinématographie nationale uniquement en faisant des films sur notre religion sportive.

Quant à l’argument des films «lamentards» avancé par Vincent Guzzo, le président de l’Association des propriétaires de cinémas du Québec, il ne tient pas la route. Bien au contraire, la diversité a primé.

Omerta (polar), Les pee-wee en 3D (film familial jeunesse), Rebelle (drame humain international), L’affaire Dumont (fait vécu), Laurence anyways (relations amoureuses atypiques), Camion (drame personnel), L’empire Bossé (satire humoristique), Émiséac (fable historique) et Bestiaire (film de genre… animalier?) ont tous des registres différents.

Bref, 2012 a été une mauvaise année aux guichets pour le cinéma québécois comme le Canadien a connu une saison 2011-2012 pitoyable. Mais rien ne dit que 2013 ne sera pas une bonne cuvée à l’écran. Regardez le Canadien de cette année… Premier au classement.

… et la lumière

Voyons maintenant le côté lumineux et la percée internationale de notre cinéma. Notons ici uniquement le nombre de prix décernés par les critiques, les organisateurs de festivals et le public auprès d’une poignée de films québécois de 2012.

Rebelle : Festival de Berlin (2), Festival du film de TriBeCa (2), Vancouver Film Critics Circle (3), prix Écrans canadiens (10). Laurence anyways : Festival de Cannes (2), Festival du film de Cabourg (2), prix Écrans canadiens (2), Festival international du film de Toronto (1); Camion : Festival international du film de Karlovy Vary (2). Inch’Allah : Festival de Berlin (2).

J’en oublie probablement. La liste serait bien plus longue si on ajoutait toutes les mises en nomination de films québécois qui n’ont pas été couronnées d’un prix, comme celles aux Oscars et aux Césars. Cette contribution est essentielle à l’essor de notre cinématographie à l’étranger, mais aussi à domicile.

Le réalisateur Xavier Dolan (Laurence anyways), qui a vu ses trois premiers films présentés à Cannes, estime que le fait de « transporter son message en dehors » de son pays d’origine est l’un des buts premiers d’un réalisateur voulant faire du cinéma chez nous.

Difficile de le contredire. Si des réalisateurs provenant d’autres horizons n’avaient pas pensé la même chose que lui, nous n’aurions peut-être jamais connu les œuvres de Federico Fellini, d’Akira Kurosawa, d’Ingmar Bergman, de Pedro Almodovar ou d’Ang Lee.

Bien mieux, cette omniprésence des films québécois dans les festivals internationaux justifie d’autant plus les subventions versées à leurs créateurs, n’en déplaise à ceux qui voudraient leur couper les vivres. Tous les films sont subventionnés, anyway.

Pour ceux qui aiment l’audace, la vision et la diversité culturelle du cinéma d’ici, cette 15e soirée des Jutra est l’occasion de célébrer l’une des années les plus créatives qui soit, à défaut d’être la plus rentable.

Si l’année 2012 s’est caractérisée par des positions divergentes, nous allons tous lever notre verre simultanément durant cette soirée, animée par Rémy Girard (19 h 30, Radio-Canada), quand on va remettre à Michel Côté un Jutra honorifique pour l’ensemble de sa carrière.

Et vous, pour quel film allez-vous lever votre verre dimanche?

(*) Chiffres officiels fournis par Cinéac.

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