Blogue de Philippe Rezzonico

Pierre Lapointe: lancement hors-norme, spectacle imparfait, ambition totale

mercredi 27 février 2013 à 9 h 57 | | Pour me joindre

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Photo : Montréal en lumière / Ulysse Lemerise-Bouchard

Pierre Lapointe a fait coup double, mardi, au théâtre Maisonneuve, en présentant le spectacle-lancement – ou est-ce le lancement-spectacle? – de son nouvel album, Punkt, mis en marché quelques heures plus tôt.

Était-ce bon? Le verdict varie si l’on juge l’événement présenté au festival Montréal en lumière sur le volet lancement ou sur la portion spectacle. Mais un constat demeure : hormis peut-être Rufus Wainwright, Pierre Lapointe prend des risques comme aucun artiste pop ne l’ose au Québec.

Comme l’ont fait ses collègues Ariane Moffatt et Yann Perreau l’an dernier pour leurs albums respectifs, Lapointe avait décidé de jouer intégralement et en séquence toutes les chansons et pièces instrumentales de Punkt au lancement. Moffatt avait toutefois cinq musiciens sur scène avec elle, et Perreau, une quinzaine.

Lapointe et ses arrangeurs, Philippe Brault et Guido Del Fabbro, n’avaient pas moins de 34 musiciens (section de cordes, de cuivres et des vents), choristes et invités avec eux. Nous n’en avions pas vu autant depuis le spectacle offert avec l’Orchestre métropolitain à l’été 2007, sur la grande scène extérieure des FrancoFolies. Un lancement à l’image de Pierre Lapointe : ambitieux, démesuré et hors-norme.

Comme d’autres artistes l’ont fait récemment, Lapointe profite de l’encadrement de festivals et de compagnies de disques pour présenter des spectacles-lancements plus grands que nature. Des spectacles durant lesquels les chansons sont reproduites comme elles ont été créées en studio. Un véritable happening, en vérité. Et ce sont les admirateurs qui en profitent. Audiogram a remis un album de Punkt gratuitement à tous les spectateurs présents au lancement.

Les écueils

Photo : Montréal en lumière / Ulysse Lemerise-Bouchard

Qui dit lancement dit nouvelles chansons, mauvaises clés, faux départs et tutti quanti. Nous avons eu droit à tout ça… Il fallait voir Lapointe être en dehors de sa zone de confort en début de programme. Il jetait fréquemment des regards derrière lui pour voir si toutes les pièces du puzzle musical s’imbriquaient correctement.

Pas vraiment. Durant L’étrange route des amoureux, les cordes reproduisaient le pont mélodique avec précision, mais les basses et la voix se confondaient. Lors de Nu devant moi, les cuivres semblaient brouillons, et Lapointe a escamoté des paroles. La sono était déficiente. Et quand Lapointe a amorcé Nos joies répétitives, il s’est trompé dans le texte et il a tout repris du début, ce qui est arrivé plusieurs fois.

La transposition sur scène d’un album aussi complexe sur le plan sonore était un exercice casse-gueule, et Lapointe était conscient des risques. Même lors de spectacles thématiques éphémères d’un soir comme Pépiphonique, Bleu et Rouge, ainsi que pour Mutantès, qui n’a été présenté que quatre fois, il avait l’habitude de « casser » ses chansons dans des tournées précédentes avant de les graver sur disque.

C’est la première fois qu’il livre une telle quantité de chansons sans les avoir interprétées auparavant. Tel un funambule, il a osé travailler sans filet. À en juger par les réactions des spectateurs, ces derniers étaient prêts à le suivre les yeux fermés en dépit des écueils. Et le jeu en valait la chandelle. Nous avons eu droit à des moments de beauté, de grâce et même de folie.

La découverte

Photo : Montréal en lumière / Ulysse Lemerise-Bouchard

La sexualité, qui a bénéficié du concours du trio de Random Recipe, sera sous peu une bombe de spectacle, n’en doutez pas. La complainte d’amour nommée Monsieur a été sublime. Lapointe était accompagné d’Albin de la Simone au piano et d’Émilie Laforest au chant.

Les cuivres qui ont coloré Plus vite que ton corps ont été aussi savoureux que le chœur formé de « choristes » du calibre de Karen Young et de Coral Egan, qui a souvent contribué aux chansons.

Tu es seul et resteras seul, avec son phrasé répétitif qui évoque Au suivant (Brel), est d’une redoutable efficacité, alors que La date, l’heure, le moment, chanson réaliste par excellence qui relate un infanticide, va devenir un titre majeur pour Lapointe. La livraison impeccable de ces chansons le comblait de joie au point qu’il en retrouvait sa superbe et son humour dévastateur.

« Je vous remercie d’avoir choisi de venir me voir plutôt qu’Anik Jean. En plus, moi, je n’ai même pas eu besoin de vous menacer. »

Lors de ce spectacle où découverte et imperfections se sont partagé la vedette, Lapointe devait en plus se battre contre une vilaine grippe. Nous avons eu droit à sa voix « Michel Louvain » durant Pointant le nord à l’ultime rappel, mais les spectateurs l’ont secondé en la chantant avec lui.

Lapointe l’a déjà annoncé : la tournée de Punkt débutera formellement avec cinq musiciens en septembre. Pourtant, quand lui et sa bande ont enchaîné Au nom des cieux galvanisés, Le columbarium, L’endomètre rebelle, Au bar des suicidés et 2 X 2 rassemblés dans une cascade de cordes et une explosion de cuivres, je me disais que j’aimerais diablement revoir ce spectacle avec la même configuration au terme de la tournée, quand les nouvelles chansons seront aussi maîtrisées que les désormais classiques.