Blogue de Philippe Rezzonico

Vers les Oscars (9): L’odyssée apocalyptique de Hushpuppy

lundi 18 février 2013 à 9 h 03 | | Pour me joindre

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L’Académie des arts et des sciences du cinéma décernera ses Oscars annuels au cours de la 85e cérémonie de remise, le 24 février, au théâtre Dolby de Los Angeles. D’ici là, La filière Rezzonico analysera les neuf longs métrages en lice pour l’obtention de l’Oscar du meilleur film, en soupesant leurs chances respectives de repartir avec la statuette dorée. Neuvième volet : Les bêtes du sud sauvage/Beasts of the southern wild.

En dépit de conditions de vie impensables, d’une catastrophe naturelle et d’un paternel alcoolique, une petite fille issue d’une communauté soudée et marginale survit à tout en raison d’une résilience phénoménale et d’une vision poétique de ce que devrait être l’univers. Faites connaissance avec Hushpuppy et, vous non plus, vous ne verrez peut-être plus le monde de la même façon.

Avez-vous déjà visité La Nouvelle-Orléans? Pas seulement le Vieux carré et les lieux touristiques, mais les bayous et les quartiers moins favorisés? J’ai eu l’occasion de le faire lors de nombreux voyages en Louisiane. J’ai même vu les quartiers Ninth Ward et Lakeview neuf mois après le passage de l’ouragan Katrina. Que des ruines et de la désolation à perte de vue…

Ces images troublantes sont de la petite bière à côté de la réalité de ceux qui vivent de l’autre côté des digues qui entourent la ville. Pour bien des gens, le quotidien de Wink (Dwight Henry, excellent) et de sa petite Hushpuppy (Quvenzhané Wallis, renversante!) est de l’ordre de la survie.

Orpheline vivant dans une « maison » que l’on qualifierait volontiers de dépotoir, Hushpuppy ne doute de rien et fait face à toutes les calamités (ouragans, inondations, père malade) avec l’assurance d’une adulte. Sa capacité de survie tient-elle à son imaginaire, où se côtoient des glaciers et des aurochs? On ne sait trop. Mais sa détermination est hors du commun.

Le jeune réalisateur new-yorkais Benh Zeitlin, qui est venu s’installer en Louisiane en 2006, a visiblement en haute estime ces exclus qui ont un attachement indéfectible à leur région. Il faut les voir résister à l’évacuation de leurs terres face aux secouristes après le déluge.

Il les dépeint sans fard, avec leurs qualités (réelles) et leurs défauts (nombreux). Tourné avec un budget aussi maigre que certains repas des personnages, le film marie poésie et drame avec bonheur.

Et son récit passe par les yeux de la fillette de 6 ans, qui est à la fois la narratrice de cette histoire et son héroïne qui fait fi de la misère qui l’entoure.

La bande-annonce du film :

 

Pour : Un portrait d’une vérité troublante d’une communauté marginale située en banlieue de l’une des plus célèbres villes des États-Unis.

Grand prix à Sundance et caméra d’or à Cannes, le film propose une composition à couper le souffle de la petite Wallis dans cette histoire où le courage, le deuil, la débrouillardise et la mort s’entrechoquent.

La première dame des États-Unis, Michelle Obama, a fait un plaidoyer important pour ce film cette semaine.

Contre : La marginalité a été payante à Sundance – festival de films indépendants – et à Cannes – festival de films d’auteur -, mais nous sommes aux Oscars. Si l’universalité des sentiments de Hushpuppy peut rallier tous les publics, il n’en est pas de même pour le portait de cette communauté repliée sur elle-même.

Les bêtes du sud sauvage est le film commercialisé le plus tôt de ceux en lice pour l’Oscar. Paru à l’été 2012, il est aussi le seul des neuf longs-métrages à être sorti en DVD. Il a disparu des écrans depuis un moment (hormis quelques propriétaires de salles qui l’ont reprogrammé) contrairement aux Lincoln, Opération avant l’aube (Zero dark thirty) et Le bon côté des choses (Silver linings playbook), que l’on peut voir depuis novembre ou décembre et qui sont annoncés à grand renfort de publicité.

Au moment de l’annonce des nominations, Les bêtes du sud sauvage semblait le candidat champ gauche, le film d’auteur qui a 1 chance sur 20 de devancer les favoris. C’est encore vrai à une semaine des Oscars.

Les autres nominations d’importance

Réalisation (Benh Zeitlin) : Zeitlin n’espérait sûrement pas une nomination aux Oscars pour son premier long-métrage. Mais il devra s’en contenter, à moins que l’Académie ne veuille faire de lui le plus jeune réalisateur (30 ans) à être couronné.

Sa capacité de réaliser un film avec des résidents locaux et avec des moyens de fortune joue en sa faveur. Henry, qui tient le rôle du père, était le boulanger du coin. La petite Wallis n’avait aucune expérience de cinéma quand elle fut choisie parmi des centaines de jeunes filles venues passer une audition.

En revanche, on sent que le réalisateur a peiné au montage. Zeitlin n’a visionné aucune de ses séquences avant de terminer le tournage. Ça paraît sur nombre de raccords. Il est jeune et il est bourré de talent. On va le revoir.

Premier rôle féminin (Quvenzhané Wallis) : La toute jeune Afro-Américaine (9 ans) est la plus jeune actrice à être mise en nomination pour le premier rôle féminin, curieusement, dans la même cuvée où l’on trouve la plus âgée (Emmanuelle Riva). La Française célébrera d’ailleurs ses 86 ans le soir de la remise des Oscars, le 24 février.

Marlee Martin fut la plus jeune actrice (21 ans) à être couronnée pour un premier rôle féminin, tandis que Tatum O’Neal fut la plus jeune (10 ans) pour un second rôle féminin. Si Wallis l’emporte, elle écrira une page d’histoire. Mais cela ne se produira pas.

Mignonne comme tout et faisant preuve d’un magnétisme indéniable à l’écran, Wallis a l’avantage de toutes les jeunes actrices néophytes : elle y va à l’instinct le plus souvent. Et comme elle en a un bon, ça fonctionne. Suffisamment pour remporter un Oscar? J’en doute.

Adaptation de scénario  (Lucy Alibar et Benh Zeitlin) : Le scénario n’est pas ici une adaptation d’un roman de 500 pages ou d’une trilogie de 3 tomes, mais bien d’une pièce de théâtre en un acte, qui plus est, écrite par Lucy Alibar. Disons que c’est plus aisé à transposer à l’écran que le travail d’un autre auteur. Le duo passera son tour.

Vers les Oscars 2013 (1) : Django en furie

Vers les Oscars 2013 (2) : Le jeune homme et la mer

Vers les Oscars 2013 (3) : Misérables et grandioses

Vers les Oscars 2013 (4) : Otages d’un scénario hollywoodien

Vers les Oscars 2013 (5) : Amours bipolaires

Vers les Oscars 2013 (6) : Opération tonnerre

Vers les Oscars 2013 (7) : Jusqu’à ce que la maladie nous sépare

Vers les Oscars 2013 (8) : Au nom du père de la nation