Blogue de Philippe Rezzonico

Vers les Oscars 2013 (4): Otages d’un scénario hollywoodien

Mercredi 23 janvier 2013 à 11 h 32 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Argo est en nomination dans sept catégories en vue de la prochaine cérémonie des Oscars. (2012 Warner Bros.)

L’Académie des arts et des sciences du cinéma décernera ses Oscars annuels au cours de la 85e cérémonie de remise, le 24 février, au théâtre Dolby de Los Angeles. D’ici là, La filière Rezzonico analysera les neuf longs métrages en lice pour l’obtention de l’Oscar du meilleur film, en soupesant leurs chances respectives de repartir avec la statuette dorée. Quatrième volet : Argo

La prise d’otages de diplomates américains en Iran et la tentative d’évasion de six d’entre eux. Reposant sur une crise internationale qui a secoué le monde, Argo se paie quelques largesses fictives dans cette histoire qui nous tient néanmoins en haleine.

À l’ère des chaînes d’information en continu et des réseaux sociaux, n’importe quel coup d’état ou soulèvement populaire devient un sujet de conversation instantanée. Ni l’un ni l’autre n’existaient en novembre 1979, mais la prise d’otages des Américains défrayait quotidiennement la machette.

La crise a duré 444 jours sur fond d’images d’Iraniens qui brandissaient le poing devant l’ayatollah Khomeyni. Six otages ont fui Téhéran grâce au courage de l’ambassadeur Ken Taylor, qui les a accueillis dans l’ambassade canadienne durant sept semaines. C’est, du moins, ce que nous avons appris en janvier 1980.

La version américaine

Argo présente ici les dessous de cette fuite concertée entre les Canadiens et la CIA, par l’entremise de leur homme, Anthony Mendez (Ben Affleck). Le plan, risqué, était de faire passer Mendez pour un producteur de cinéma canadien et les six otages, pour son équipe de production qui venait faire du repérage.

À la fois acteur et réalisateur, Affleck présente l’histoire du point de vue américain et limite l’apport des Canadiens à des hôtes courageux. Dans les faits, l’ambassadeur Ken Taylor a pris tous les risques : il a pris sur lui la décision de cacher les Américains, il s’est chargé des communications avec le Canada, ainsi qu’avec l’ambassade de Suède, où l’un des diplomates américains (Lee Schatz) s’était terré durant des jours, élément escamoté dans le long-métrage.

Dans le film, on a également passé sous silence le fait que le journaliste Jean Pelletier, correspondant de La Presse à Washington, avait découvert le pot aux roses, mais avait retenu l’information afin de ne pas risquer la vie des otages. Pelletier a publié son histoire le 29 janvier 1980, quand les otages américains ont été en sécurité.

Affleck fait preuve de rigueur historique au départ en installant le contexte de la crise (la fuite du shah d’Iran) avec photos et extraits filmés d’époque. Il est méticuleux par la suite en brossant avec minutie le plan baroque visant à faire évacuer les otages. Mais il dérape en fin de parcours.

Le réalisateur n’a pu s’empêcher de verser dans le style si cher à Hollywood vers la fin en découpant à gros traits les Iraniens comme des personnages de bande dessinée. Il modifie des détails de la fuite du groupe, notamment celle des visas d’entrée et de sortie qui, imités à la perfection, semblaient en règle. Et il orchestre sur le tarmac de l’aéroport de Téhéran une poursuite futile et ridicule.

Il est indiscutable que ces éléments ajoutent un élément de suspense. C’est du cinéma, après tout. Mais quiconque a vécu cette crise à l’époque (ceux qui ont plus de 45 ans aujourd’hui) ou a lu sur cette histoire avale son pop-corn de travers dans la dernière demi-heure.

Pour : Un sujet universel (prise d’otages) qui touche une corde sensible et qui repose sur des faits historiques comme ceux dépeints dans Lincoln et Opération avant l’aube (Zero dark thirty), ainsi qu’un climat de tension bien maîtrisé dans l’ambassade canadienne.

Ajoutons aussi l’étonnant doublé aux Golden Globes : meilleur film (catégorie drame) et meilleure réalisation (Ben Affleck). Le verdict des Golden Globes étant tombé bien avant que le scrutin des Oscars ne soit terminé, il est probable qu’il aura une influence sur ce dernier.

Contre : Des largesses scénaristiques, une réalisation convenue, aucun premier rôle masculin ou féminin en nomination pour l’Oscar et l’absence d’Affleck dans la prestigieuse catégorie du meilleur réalisateur.

Les autres nominations d’importance

Rôle de soutien masculin (Alan Arkin) : Lauréat de l’Oscar pour le rôle de soutien dans Little miss sunshine, Arkin était fait pour le rôle de ce dinosaure hollywoodien gueulard qui finance ce faux film qu’est Argo.

Il ne fait toutefois pas le poids face à Christoph Waltz (Django déchaîné/Django unchained) et Tommy Lee Jones (Lincoln). Mais si l’Académie tenait vraiment à décerner une nomination pour un rôle de soutien masculin à Argo, elle aurait dû l’offrir à Scott McNairy, qui offre une prestation tout en nuances dans le rôle de l’otage Joe Stafford, qui ne croit pas une seconde au plan de fuite de Mendez.

Montage (William Goldenberg) : L’histoire de Pi (Life of Pi), Lincoln et Opération avant l’aube ont une sérieuse longueur d’avance.

Trame sonore (Alexandre Desplat) : Voir commentaire précédent et remplacer Lincoln et Opération avant l’aube par Anna Karénine (Anna Karenina) et 007 Skyfall (Skyfall).

Adaptation de scénario (Chris Terrio) : Si Argo remporte cette statuette, je proteste en me privant de vin durant toute une semaine.

À lire aussi :

Vers les Oscars 2013 (1) : Django en furie

Vers les Oscars 2013 (2) : Le jeune homme et la mer

Vers les Oscars 2013 (3) : Misérables et grandioses

Vers les Oscars 2013 (5) : Amours bipolaires

Vers les Oscars 2013 (6) : Opération tonnerre

Voici la bande-annonce.