Blogue de Philippe Rezzonico

Vers les Oscars 2013 (3): Misérables et grandioses

Vendredi 18 janvier 2013 à 10 h 44 | | Pour me joindre

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Hugh Jackman interprète le personnage de Jean Valjean.

L’Académie des arts et des sciences du cinéma décernera ses Oscars annuels au cours de la 85e cérémonie de remise, le 24 février, au théâtre Dolby de Los Angeles. D’ici là, La filière Rezzonico analysera les neuf longs métrages en lice pour l’obtention de l’Oscar du meilleur film, en soupesant leurs chances respectives de repartir avec la statuette dorée. Troisième volet : Les misérables.

Un prisonnier libéré sur parole manque à cette dernière, se refait une vie, adopte une petite fille et cherche la rédemption durant deux décennies. Et tout ça, en chanson durant près de trois heures.

Œuvre littéraire gigantesque de Victor Hugo, Les misérables a été adaptée à toutes les sauces depuis sa création au 19e siècle, que ce soit au cinéma, au théâtre, à la télévision ou sur les planches. C’est à la fusion de trois formes d’art (littérature, cinéma, musical) que nous convie le réalisateur Tom Hooper, lauréat de l’Oscar de la meilleure réalisation pour Le discours du roi (The king’s speech) en février 2011.

Il y a bien longtemps que l’on a disséqué sous toutes leurs coutures la puissance évocatrice du texte de Hugo, la prose de l’écrivain, son style, ses chevaux de bataille (la dégradation de l’homme, la déchéance de la femme, l’ignorance, la misère) et toutes les émotions universelles que contient ce roman-fleuve. Même lorsque traduite et chantée, l’œuvre du Français ne perd rien de sa superbe.

Superbe, cette version des Misérables l’est de bout en bout, quoiqu’elle s’adresse d’emblée à un public cible restreint. Quiconque déteste les musicals, l’opéra, voire la musique classique, ne sera pas acheteur.

À l’inverse, c’est un rendez-vous incontournable pour tous ceux qui ont vu et apprécié l’une ou l’autre des versions chantées de l’œuvre depuis sa création en 1980. Contrairement à ce qui se fait d’ordinaire au théâtre, où le point de vue du spectateur (assis dans un siège fixe) est sensiblement le même, Hooper met toutes les ressources du cinéma d’aujourd’hui (vues aériennes, contre-plongées, caméra tournoyante, effets spéciaux) pour transporter le cinéphile dans le feu de l’action.

La qualité de la cinématographie ne fait que magnifier la beauté de la musique, qui nous emporte souvent dans un irrésistible tourbillon. Il y a une scène à couper le souffle, celle de la veille de l’émeute de Paris en 1832, où tous les protagonistes, peu importe leur localisation dans la ville, chantent en choeur dans un bouquet grandiose Do you believe the people sing? Le crescendo du montage nerveux de Hooper est exceptionnel. En toute franchise, j’ai failli applaudir au cinéma au terme de cette séquence, comme si j’étais dans une salle de spectacle.

Hugh Jackman (Jean Valjean) et Russell Crowe (Javert) ont la stature voulue pour leurs personnages immenses, Anne Hathaway (Fantine) est bouleversante, Éponine (Samantha Barks) est émouvante, et les Thénardier (Sacha Baron Cohen, Helena Bonham Carter) sont filous comme jamais. Qui plus est, les comédiens sont tous solides au plan vocal, sauf Crowe, qui manque de souffle, mais pas assez pour faire déraper le film. Il ne chante quand même pas comme une casserole.

Pour : Un exceptionnel musical transposé à l’écran avec des moyens hors de l’ordinaire qui décuplent l’effet des sentiments amoureux, de compassion et de rédemption. Il y a maintenant une décennie que le dernier film à fort contenu musical (Chicago) a été couronné d’Oscar. Cela représente un petit avantage pour Les misérables.

Contre : Un long métrage qui ne peut plaire qu’à une portion réduite de cinéphiles, l’absence de Hooper dans la catégorie de la meilleure réalisation et un sujet historique provenant d’un autre pays qui risque de passer loin derrière les films portant sur des sujets historiques américains.

Les autres nominations d’importance

Premier rôle masculin (Hugh Jackman) : Plus connu des amateurs de cinéma hollywoodien pour ses rôles dans des films d’action (X-Men, Van Helsing, Swordfish), Jackman est rompu depuis des années à l’univers des comédies musicales, où il excelle. Son physique lui permet de reproduire à merveille la force de Jean Valjean, son talent de comédien lui sert à transposer la peur, la crainte, l’amour et la compassion de son personnage, tandis que sa voix puissante tient la route sans faille.

Malgré toutes ces qualités et le fait qu’il a remporté le Golden Globe remis au meilleur acteur dans la catégorie comédie ou musical, l’Oscar 2013 n’est pas pour lui. Daniel Day-Lewis (Lincoln) et Joaquin Phoenix (Le maître/The master) sont largement favoris. Et avec raison.

Rôle de soutien féminin (Anne Hathaway) : Le verdict était unanime dès le visionnement l’an dernier : avec une telle performance (composition, jeu physique, apport vocal), Anne Hathaway s’en allait directement aux Oscars. C’est fait, avec en prime le Golden Globe remis au meilleur rôle de soutien féminin.

Hathaway a remporté sa statuette aux Golden Globes alors qu’elle était opposée à Sally Field (Lincoln), Amy Adams (Le maître) et Helen Hunt (The sessions), toutes en lice encore une fois pour l’Oscar. Seule variante, Nicole Kidman (The paperboy) complétait l’affiche aux Golden Globes, tandis que Jacki Weaver (Le bon côté des choses/Silver linings playbook) complète celle des Oscars. Peu importe. Ici, la compétition n’a aucune importance. Hathaway va réaliser le doublé.

Chanson  (Suddenly’s) : Détail intéressant, Les misérables n’est pas retenu dans la catégorie de la trame sonore (original score), car l’œuvre repose sur des chansons, et non pas sur de la musique instrumentale. Il n’y a donc que Suddenly’s qui est en lice dans la catégorie chanson où, bien sûr, Skyfall va triompher.

Costumes  (Paco Delgado) : Les films d’époque ont toujours une longueur d’avance dans cette catégorie, et il y en a quelques-uns cette année : Les misérables, Lincoln et Anna Karénine (Anna Karenina).

N’ayant aucune expertise dans ce domaine – sauf mes goûts personnels –, je mise sur Anna Karénine pour une seule raison : les splendides costumes font plus d’effet sur les pistes de danse de la noblesse russe que dans les égouts de Paris et sur les champs de bataille des États-Unis…

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