Blogue de Philippe Rezzonico

Spectacle de la Coupe Grey : production monstre, effet partagé

Lundi 26 novembre 2012 à 15 h 47 | | Pour me joindre

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Justin Bieber hué et les médias sociaux divisés. Peu importe l’appréciation qu’on a du spectacle de la demie offert lors de la présentation de la 100e classique de la Coupe Grey, dimanche soir, à Toronto, force est d’admettre que la Ligue canadienne de football a mis sur pied un divertissement du calibre de ceux de la NFL.

Ne me lancez pas la pierre. Ce commentaire n’est pas une critique du spectacle. J’y reviendrai plus loin. C’est la production, ici, qui était franchement étonnante, d’autant plus que la LCF nous a habitués à des spectacles moins spectaculaires que ceux offerts par sa gigantesque voisine américaine.

Disons poliment qu’il y a un monde de différence entre les deux circuits. Il faut avoir mesuré ça sur place lors de diverses présentations du Super Bowl et de la Coupe Grey au cours des ans. Il est vrai que la Ligue canadienne ne présente pas de vedettes internationales légendaires telles U2, Prince, les Rolling Stones, Madonna et Paul McCartney.

C’est d’ailleurs un immense avantage de la NFL. Le circuit a beau être basé aux États-Unis, son rayonnement est planétaire et les dirigeants ne se gênent pas pour inviter des artistes étrangers. Personne ne crie au scandale quand les Stones, The Who, Sir Paul et U2 sont invités, ce qui fut le cas au cours de la dernière décennie.

Identité propre

La LCF doit demeurer canadienne. Les éditorialistes nationaux et les gérants d’estrade étaient montés aux barricades en 2005 quand le circuit a proposé aux Black Eyed Peas de se charger de la tâche, à Vancouver. On criait au sacrilège dans les chaumières.

Cela dit, c’est surtout la qualité des productions – ou son absence – qui a retenu l’attention au cours des ans. En 2003, Bryan Adams, vedette internationale canadienne de plein droit, était installé sur une estrade très ordinaire à Regina, dans le Taylor Field. Il est vrai que le Taylor Field est situé au beau milieu de nulle part et que ça accentuait l’effet de vide de voir cette prestation sur place, mais quand même…

Trois mois plus tard, au Super Bowl présenté à Houston, en 2004, Justin Timberlake et Janet Jackson, installés sur une scène de luxe, ont fait trembler l’Amérique prude avec le désormais célèbre « Nipplegate », quand le sein de la belle Janet a été révélé en raison d’un « problème vestimentaire ». Deux poids, deux mesures. Historiquement, les téléspectateurs regardent le spectacle de la demie du Super Bowl même s’ils se fichent du football. Ce n’est pas le cas à la Coupe Grey.

Les moyens de ses ambitions

Dimanche, la LCF avait une occasion en or de se mettre à la page du 21e siècle en raison de la 100e tenue de la Coupe et de la présence de la jeune vedette pop la plus populaire au monde : Justin Bieber. On y a donc mis les moyens.

L’icône Gordon Lightfoot a amorcé le spectacle en interprétant son succès-fétiche de 1967, Canadian railroad trilogy, qui cadrait avec la thématique de la LCF, qui a transporté la Coupe Grey d’un océan à l’autre par voie ferroviaire cette année. Derrière le chanteur de 74 ans, on voyait la scène principale et des images défiler sur quatre écrans dernier cri. Des écrans? Le simple fait que la LCF ait installé des écrans était hors de l’ordinaire.

La scène principale était d’ailleurs de la dimension de celles que l’on voit lors du Super Bowl : d’une largeur considérable, elle a permis au groupe de Vancouver Marinas Trench de s’installer à une extrémité et à la chanteuse Carly Rea Jepsen de prendre place à l’autre bout, sans que cela ne cause de temps mort. Le procédé est le même à la cérémonie des Grammy ou aux American Music Awards : deux scènes en alternance. De voir ça au football canadien avait de quoi étonner.

L’espace central, évidemment, était réservé à Bieber, qui s’est pointé, tout de noir vêtu, avec ses danseuses. Une tenue plus présentable que la salopette qu’il portait quand le premier ministre canadien, Stephen Harper, lui a remis une médaille ces derniers jours.

Avec trois écrans ultralégers fixés à la scène, un quatrième suspendu au toit du Skydome, des réflecteurs et des projecteurs, Bieber et ses collègues ont eu droit à une production digne de mention.

La présence de Bieber et celle de Lightfoot représentent les extrémités du spectre musical canadien. En revanche, le groupe de Vancouver Marinas Trench et Carly Rea Jepsen sont moins connus du grand public, même si cette dernière a fait partie de la distribution de Canadian idol en 2007.

On aurait pu inviter Simple Plan, tiens, à la place des gars de Vancouver qui ont quand même bien fait en interprétant Strutter. Ça aurait assuré une présence québécoise à cette présentation. Mais ce n’est pas rare, cette absence de Québécois. Depuis l’an 2000, 40 artistes ont été invités aux divers spectacles de la demie de la Coupe Grey. Seulement trois sont Québécois : Michel Pagliaro (2001), Sam Roberts (2003) et Andrée Watters (2008).

De son côté, la jeune Carly Rae s’est gagné des admirateurs. Ses livraisons de This kiss et de Call me maybe étaient bien senties, malgré le fait qu’une bonne partie de ce que vous entendez lors de ces retransmissions est préenregistrée. Les organisateurs ne peuvent se permettre d’avoir une défaillance technique quand des millions de personnes sont devant leur téléviseur ou leur ordinateur.

Bieber dans le vide

Jepsen avait l’air plus à l’aise que Bieber, qui, le regard vide, avait vraiment l’air d’être sur le pilote automatique. J’ai rarement entendu un artiste demander à la foule de hurler avec si peu de conviction. Et que l’on aime ou pas les chansons Boyfriend et Beauty and a beat, ce qui cloche avec Bieber, ce n’est pas sa musique. C’est la fausse attitude.

Avec sa camisole noire et son collier de fausses perles, le jeune homme tente-t-il d’imiter son mentor américain, Usher? Raté. Au lieu de s’intégrer à la communauté hip-hop, il a plutôt l’air du wannabe blanc issu du clip de Pretty fly (for a white guy), du groupe The Offspring. Usher, un monsieur bien mis, devrait mieux encadrer son poulain.

Était-ce la raison de ces huées entendues dans le Skydome? Je l’ignore. Mais en jouant la carte de la fraîcheur avec trois artistes sur quatre ayant des fans adolescents et jeunes adultes, la LCF a oublié son public cible, plus âgé, et surtout friand de rock classique. Il fallait voir la retransmission sur les ondes de TSN et entendre toutes les chansons rock Made in Canada d’April Wine et de Bachman Turner Overdrive et compagnie qui précédaient les pauses publicitaires.

Oui, la LCF a mis sur pied un divertissement qui n’a rien à envier à ceux de la NFL, rayon production, mais l’effet escompté auprès des téléspectateurs fut sûrement en deçà des attentes des organisateurs.