Blogue de Philippe Rezzonico

Gala de l’ADISQ : quand la notoriété fait gagner des Félix

mardi 23 octobre 2012 à 15 h 32 | | Pour me joindre

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Les Cowboys Fringants, récipiendaires du Félix de l’Album rock de l’année | Photo : La Tribu

Chaque année, je me dis – naïvement – que l’on va assister à de belles luttes lors de la remise des Félix au Gala de l’ADISQ. Hormis une surprise ou deux, le palmarès me fait réaliser qu’en définitive, le poids des ventes de disques et la notoriété de certains artistes font pencher la balance du côté de ceux-ci plus souvent qu’à leur tour.

Aucun système de votation n’est parfait, et ceux mis en place par l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) proposent un bon équilibre entre vente de disques, vote populaire et vote de jurys spécialisés. Mais en refusant de mettre en compétition directe des artistes issus de genres musicaux différents, les remises ressemblent trop souvent à un prévisible défilé de vedettes. Explications.

Dix-sept des vingt-trois remises faites lundi soir à l’Autre gala de l’ADISQ l’étaient pour les albums de l’année, chaque fois pour des genres différents (classique, country, jazz, hip-hop, rock, musique du monde, etc.).

Leonard Cohen, Les Cowboys Fringants, Alain Lefèvre, Radio Radio, le collectif de Star académie, Renée Martel, Fanny Bloom, François Pérusse, Shilvi et Marc Hervieux étaient au nombre des lauréats.

Au premier coup d’œil, on se dit que les divers horizons sont bien représentés et qu’il y a un réel équilibre entre les jeunes, les vétérans et les légendes. Sauf qu’en y regardant de plus près, on réalise que presque tous les gagnants sont ceux qui ont le plus de notoriété au sein de leurs catégories respectives.

Les références

Leonard Cohen (album anglophone) qui s’impose devant Patrick Watson, même si la majorité des critiques affirme que le disque de Watson n’est rien de moins que génial; Les Cowboys Fringants (album rock), inclus dans la mauvaise catégorie soit dit en passant, qui devance Dumas et son disque pas mal plus rock que le leur; le collectif de Star académie (catégories meilleur vendeur et album de reprises) qui écrase la concurrence, comme d’habitude; la reine Renée (album country) qui triomphe, même si son disque, indiscutablement, n’est pas le plus solide du lot. Mais voilà… C’est Renée Martel.

On n’en sort pas. Quand on a une référence dans un domaine, le vote va tout naturellement vers elle, surtout au sein des catégories non spécialisées où le poids des ventes de disques est de l’ordre de 40 %.

Dans les catégories spécialisées – notamment le jazz et le classique –, où les ventes ne comptent que pour 25 %, la notoriété ne fait pas foi de tout.

C’est pour cela qu’on a vu une Julie Lamontagne (album jazz/création) avoir le meilleur sur son idole Lorraine Desmarais, que Suzie Arioli (album jazz/interprétation) a devancé Oliver Jones et que Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre métropolitain (album classique/grand orchestre et ensemble) ont été couronnés devant Angèle Dubeau ainsi que Kent Nagano et l’OSM (deux nominations).

Au sein de ces catégories, les membres de l’Académie et les jurys spécialisés peuvent parfois renverser le poids des ventes, qui se veut le verdict du public. Sinon, oubliez ça, ce sont toujours les ventes qui vont faire pencher la balance.

Le verdict ultime

Mais que le vote soit populaire ou spécialisé, on se prive quand même du verdict ultime. Dimanche soir prochain, au terme du Gala de l’ADISQ (Radio-Canada), ni vous ni moi ne saurons quels sont le meilleur disque, le meilleur enregistrement et la meilleure chanson de l’année, contrairement à ce que l’on voit aux Grammy.

Avec pas d’casque, choix de la critique (Photo : Grosse Boîte)

Pourquoi? Parce que l’ADISQ n’a pas de catégorie pour le meilleur album de l’année où les différents genres se font face, sauf dans la toute nouvelle catégorie, celle de l’album – choix de la critique, où Avec pas d’casque a été couronné lundi devant des artistes (Richard Desjardins, Fred Pellerin) ayant plus de notoriété qu’eux.

À la remise des Grammy, les catégories Record of the year (enregistrement par excellence), Song of the year (chanson par excellence) et Album of the year (album par excellence) mettent aux prises des artistes aux antipodes : le rock de U2, la dance de Britney Spears, le jazz d’Herbie Hancock, la pop d’Adele et la musique country de Taylor Swift s’affrontent. C’est impossible au Québec.

Trop ciblé

À l’ADISQ, il n’y a pas de catégorie pour l’enregistrement par excellence, toutes les catégories d’album de l’année sont des catégories de genre, et la chanson par excellence – qui regroupe tous les genres, il est vrai – est couronnée par un vote du public. Dans le cas de la chanson, nous allons savoir laquelle est la plus populaire… mais pas la meilleure. Les amateurs votent pour leurs favoris sans trop d’égards à la qualité de la chanson.

Je me dis que ça serait bien que l’ADISQ crée une catégorie exempte de genre pour désigner l’album par excellence. Imaginez des luttes entre Céline Dion, Les Cowboys Fringants, Ariane Moffatt, Mes Aïeux, Cœur de pirate, Pierre Lapointe, Karkwa et Lisa LeBlanc, selon les années.

Tout cela avec un vote à parts égales (33,3 %) réparti entre les ventes (vote du public), les membres de l’Académie (environ 700 membres) et un jury spécialisé. Dans un tel cas, nous saurions qui est le véritable gagnant de la Coupe Stanley.

Dimanche, nous allons encore une fois saluer les meilleurs albums de genre sans connaître le meilleur, tous genres confondus. Quel sera l’album de l’année au Québec? Lundi matin, cette question demeurera encore sans réponse.