Blogue de Philippe Rezzonico

Le pacte de non-agression entre les Junos et l’ADISQ

Mercredi 10 octobre 2012 à 10 h 38 | | Pour me joindre

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Louis-José Houde à l’animation du gala de l’ADISQ.

Lorsque l’organisation des prix Junos a annoncé, jeudi dernier, que l’événement annuel allait se tenir à Winnipeg en 2014, l’estimé collègue de la radio de CBC Pierre Landry a twitté : « Hé, les Junos? Qu’avez-vous contre Montréal? Nous avons la scène musicale la plus effervescente et vous choisissez Winnipeg pour la deuxième fois? »

Ne rêve pas, mon vieux, ni toi ni moi ne risquons de voir la cérémonie des prix Juno se tenir à Montréal ni même au Québec avant de prendre notre retraite, pacte de non-agression entre les Junos et l’ADISQ oblige.

Il est évidemment inutile de rechercher un document officiel stipulant cette clause noir sur blanc. Demandez à la présidente des prix Juno, Melanie Berry, si elle aimerait voir son événement se tenir au Québec et elle ne dira pas non.

Et si les Junos avaient annoncé que la remise des prix de 2014 se ferait à Montréal, la vice-présidente aux affaires publiques et directrice générale de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo, Solange Drouin, ne serait pas montée aux barricades. Mais si le passé est garant de l’avenir, ce n’est pas demain que les Junos vont se pointer au Québec.

En terre ontarienne

De la première présentation des Junos, en 1970, jusqu’à celle de 2001, toutes les remises ont eu lieu en Ontario (Toronto ou Hamilton), sauf celles de 1991 et de 1998, tenues à Vancouver. Pour les organisateurs des Junos, l’épicentre de la musique canadienne ne pouvait être ailleurs que près du centre décisionnel. Lire : Toronto.

Ce n’est qu’en 2002 – en raison de pressions de membres de l’industrie et avec le désir de dynamiser un évènement qui en avait bien besoin – que la remise des Junos a été décentralisée : Saint-Jean, Terre-Neuve-et-Labrador (2002), Ottawa (2003), Edmonton (2004), Winnipeg (2005), Halifax (2006), Saskatoon (2007) et Calgary (2008) ont été désignées ville hôtesse à tour de rôle.

Quelques années après que la cérémonie des Junos soit devenue nomade, les organisateurs de l’événement ont officieusement tâté le terrain quant à une éventuelle escale au Québec. Discrètement. Sur la pointe des pieds. Sans faire de vagues. Au cas où… Auparavant, la question ne se posait même pas.

Les représentants des médias québécois présents aux Junos ont aussi commencé à soulever la potentielle venue de l’événement au Québec auprès des organisateurs. Cela semblait logique qu’après avoir présenté les Junos dans une demi-douzaine de provinces depuis 2002, la « candidature » du Québec allait finir par se retrouver sur le tapis.

Pour avoir assuré la couverture de l’événement canadien quelques fois durant les années 2000, je peux vous assurer que la réponse officielle de la part de n’importe quel haut responsable des Junos était la même : la tenue d’une présentation au Québec n’était pas écartée. Mieux, elle était même envisagée. Et cette question, collectivement, nous l’avons posée à répétition.

D’un même souffle, les représentants de l’ADISQ ne s’opposaient pas officiellement à la tenue des Junos au Québec, d’autant plus que les deux événements sont à l’opposé du calendrier. Les Junos sont présentés lors de la dernière semaine de mars ou la première d’avril, tandis que le gala de l’ADISQ se tient à la fin d’octobre (28 octobre en 2012) ou au début de novembre. Impossible que l’une des remises ne porte ombrage à l’autre.

Mais après Calgary, les Junos ont fait un retour à Vancouver (2009) puis ont été présentés une deuxième fois en 10 ans à Saint-Jean (2010) et à Ottawa (2012). La ville de Toronto (2011), sans surprise, a eu droit à la cérémonie du 40e anniversaire. Et avec les confirmations de Regina (2013) et de Winnipeg (2014), il n’y a plus d’illusions à se faire. Il n’y aura pas de Junos au Québec.

Pas de réalité francophone

Le groupe Simple Plan en prestation lors des derniers prix Juno, en avril à Ottawa.

Jamais les Junos n’ont présenté le trophée remis à l’album francophone par excellence durant leur gala. Cette remise a toujours été faite lors de la cérémonie hors d’ondes, qui se tient la veille du gala principal. Les Junos n’ont jamais dérogé à cette règle, même pas lors du 40e anniversaire.

Jamais un artiste du Québec ne vient chanter en français durant les Junos. Des tas d’artistes basés au Québec participent au gala télévisé, mais chaque fois, ce sont des anglophones (Arcade Fire) ou des francophones (Gregory Charles, Pascale Picard) qui interprètent des chansons en anglais.

Chanter en français à la télévision anglophone, cela nuit aux cotes d’écoute, surtout quand le diffuseur est un réseau unilingue anglophone (CTV). On imagine mal comment une cérémonie des Junos présentée à Montréal – et encore plus à Québec – pourrait avoir lieu dans de telles conditions.

Le coût économique

Qui plus est, il faut savoir que les villes canadiennes font de fortes représentations pour obtenir les Junos. La semaine d’activités qui précède les remises dans des villes comme Halifax et Saskatoon est à ranger dans la catégorie « party de l’année ». L’événement monopolise tout, un peu comme la semaine d’activités de la Coupe Grey le fait dans toutes les villes canadiennes, sauf à Toronto ainsi qu’à Montréal.

Or, tout cela a un coût. Candidate désignée pour 2014, la ville de Winnipeg a estimé les retombées économiques des Junos en 2005 à 5,5 millions $. Sa principale rivale dans la course qui vient de se terminer était la ville de Victoria. Le gouvernement de la Colombie-Britannique avait garanti une subvention de 1,5 million $ à la municipalité advenant sa sélection pour 2014.

J’essaie d’imaginer le gouvernement du Québec mettre sur la table une subvention de cet ordre de grandeur si les villes de Montréal ou de Québec faisaient de réelles représentations pour obtenir les Junos. Il n’y a vraiment aucune chance. Même le maire Labeaume ne s’y risquerait pas…

Les Junos et le gala de l’ADISQ ne seront donc jamais en compétition sur le territoire du Québec. Entre les discours officiels et la réalité économique, le pacte de non-agression, finalement, fait l’affaire de toutes les parties.