Blogue de Philippe Rezzonico

Pour en finir avec la reconnaissance du neuvième art

vendredi 28 septembre 2012 à 14 h 30 | | Pour me joindre

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Un gros bouquin richement illustré intitulé L’art de la bande dessinée (Citadelles et Mazenod) a vu le jour en Europe ce mois-ci. En quatrième de couverture, l’éditeur se pète les bretelles en soulignant que cet ouvrage, sous la direction du professeur d’histoire contemporaine Pascal Ory, paraît au sein de la prestigieuse collection L’Art et les Grandes Civilisations, soulignant deux fois plutôt qu’une qu’il marque un pas de plus vers la reconnaissance du neuvième art. Ben voyons… comme dirait Gaston Lagaffe, ça fait longtemps que la BD n’est plus un art mineur.

Dans les faits, l’appellation neuvième art désignant la bande dessinée existe depuis 1964. Mais si pour répondre à la définition d’art il faut un langage particulier, un univers spécifique et faire découvrir d’autres horizons, la bande dessinée a accompli son but il y a bien plus d’un demi-siècle.

Nul besoin de retourner aux origines, qui remontent au 19e siècle avec les premiers périodiques européens et les strips de la presse américaine. La période qui précède la Deuxième Guerre mondiale est assez florissante.

Tintin voit le jour dans Tintin au pays des Soviets, publié en feuilleton dans Le Petit vingtième dès 1929. Bien avant que l’expression neuvième art existe, le reporter qui ne met jamais les pieds dans son journal fait voyager ses lecteurs au Congo, en Amérique, en Afrique, en Chine… Pardi! Il va même poser ses pieds sur la Lune avant Neil Armstrong…

Son frère ennemi à venir et concurrent de magazine, Spirou, apparaît en 1938, soit la même année que Superman de l’autre côté de la grande flaque. Batman (1939) va arriver sur les talons de l’homme d’acier. À ce moment, la BD est une affaire de gamins, mais la guerre va changer la donne.

Guerre et propagande

Au tournant de 1940-1941, les États-Unis découvrent un nouveau personnage nommé Captain America chez l’éditeur Timely comics, qui deviendra Marvel comics dans les années 1960. Armé de son bouclier, le valeureux capitaine qui arbore les trois couleurs du drapeau américain va mener une guerre sans merci aux Allemands.

Son concurrent, National periodical publications, qui deviendra DC Comics, emboîte le pas. On ne compte plus les couvertures d’illustrés de Superman et de Batman qui mettent en lumière le conflit mondial. Quand des publications a priori destinées aux enfants versent dans la propagande, le genre perd toute son innocence. À mes yeux, la BD devient adulte à ce moment.

Les Européens ne peuvent à cette époque jouer le même jeu, toute la BD qui émane de la France et de la Belgique étant diffusée dans des pays sous Occupation. Mais dès la fin de la guerre, la BD franco-belge explose par l’entremise du Journal Tintin et de Spirou : le premier voit le jour en 1946, le second, créé en 1938, reprend du service après une interruption due à la guerre.

Oui, Tintin est encore destiné aux jeunes, mais le classique Blake et Mortimer, d’Edgar P. Jacobs, notamment, plaît rapidement autant aux adultes qu’aux enfants.

La reconnaissance de l’art

Tous les classiques que sont Buck Danny, Michel Vaillant, Ric Hochet, La patrouille des Castors et Lucky Luke verront le jour entre 1946 et 1960 lors de cet âge d’or de la BD européenne, mais en coulisses, ça joue dur. Les cas de censure du patron de Spirou (Charles Dupuis) sont légion. Or, quand on censure un produit, c’est qu’on est conscient de son influence dans la société. L’art, c’est bien connu, met au grand jour des vérités que d’autres ne veulent pas voir.

Quelques exemples : Dupuis ne voulait pas voir des personnages armés de révolvers dans les BD publiées dans sa maison d’édition au début des années 1950. On a aussi rectifié le texte d’une planche de l’album Le secret des monts Tabous, de La Patrouille des Castors (1959), pour ne pas donner l’impression que le méchant de l’histoire se noie. Et tous connaissent l’histoire de Lucky Luke qui a troqué sa cigarette pour le brin d’herbe afin de percer le marché américain.

Plus important, la bataille des droits d’auteurs et les conditions de travail esclavagistes qui existent dans le milieu durant les années 1950 incitent des scénaristes et dessinateurs (René Goscinny, Albert Uderzo, Jean-Michel Charlier) à quitter les vaisseaux mères de Tintin et de Spirou pour fonder le magazine Pilote (1959), qui coïncide avec la naissance d’Astérix.

Résultante directe : l’arrivée d’une nouvelle génération d’auteurs et de dessinateurs qui va mener à des publications telles que Hara-Kiri (1960), Charlie Hebdo (1970), L’écho des Savanes (1972), Fluide Glacial (1975), Métal hurlant (1975) et même, quelques années plus tard, à tous les Croc (1979), Michel Risque et Red Ketchup de chez nous. Quand on se bat pour des conditions de création décentes dans le milieu artistique, on se bat aussi pour l’art.

L’art et la réalité

L’art dérange, c’est bien connu. Un exemple notoire survient à la fin des années 1960, aux États-Unis. Contrairement à l’Europe, où les pressions de la censure se vivent souvent à l’interne des maisons d’éditions, en Amérique, les comics books reçoivent l’approbation d’un organisme régulateur. Tous les illustrés portent un timbre sur lequel on peut lire : « Approved by the comics code autority » (Certifié par le bureau des comics).

Or, à l’été 1971, les numéros 96, 97 et 98 d’Amazing Spider-Man seront exempts de cette mention en raison du sujet central de cette trilogie, soit celui de la consommation de drogue (LSD) chez les jeunes Américains. Stan Lee, scénariste et éditeur de la série, fait fi de l’approbation du CCA et publie quand même les illustrés.

L’organisme de censure doit ensuite assouplir ses paramètres, laissant le champ libre aux numéros 85 et 86 de Green Lantern/Green Arrow qui traitent du même sujet – avec surdose mortelle, de surcroît – à l’automne de cette même année. L’art vient alors de rejoindre la rue.

Art social et politique

Allez dire à quiconque, aujourd’hui, que la série Peanuts, créée par Charles Schulz aux États-Unis en 1950, ce n’est pas de l’art à teneur sociale;  qu’Achille Talon, imaginé par Greg en 1963, ce n’est pas de l’art à teneur littéraire; que Mafalda, mise au monde par Quino en Argentine en 1964, ce n’est pas de l’art à teneur politique… Allez nier que la BD n’a pas été l’inspiration première d’artistes du pop art comme Roy Lichtenstein – dans son cas, dès 1961, avec son tableau Look Mickey… Vous allez faire rire de vous.

Osez avancer que Corto Maltese et autres Scorpions du désert créés en Italie par Hugo Pratt ne sont pas de l’art. Ou tout ce qu’ont fait Gotlib avec ses Rubrique-à-brac; Enki Bilal avec n’importe laquelle de ses œuvres; Jean Giraud avec Blueberry; Jean Van Hamme et William Vance avec XIII, et, plus près de nous, Michel Rabagliati avec Paul.

La BD, c’est de l’art. Le somptueux ouvrage L’art de la bande dessinée – un livre de près de 600 pages – ne marque pas un pas de plus vers la reconnaissance du neuvième art. Il ne fait que le confirmer. Tout gamin qui lit sa première BD à 4 ou 5 ans comprend ça. Peu importe l’époque.