Blogue de Philippe Rezzonico

Rentrée culturelle : pas assez de temps – et peut-être d’argent – pour tout consommer

lundi 10 septembre 2012 à 12 h 15 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Jack White, L’affaire Dumont (Podz),  Marie-Lise Pilote, Les femmes savantes (Denis Marleau), À genoux dans le désir (Yann Perreau), Une histoire de l’impressionnisme (MBAM),  Les bobos, Peter Gabriel, Holy motors (Leos Carax), Martin Petit, Tout ça m’assassine  (Dominic Champagne), No 2 (Bernard Adamus), Kaguyahime (Grands ballets canadiens), Unité 9,  Neil Young, Lincoln (Steven Spielberg), Louis-José Houde, Nom de domaine (Olivier Chonière), Le treizième étage (Louis-Jean Cormier), En thérapie, Leonard Cohen, Life of Pi (Ang Lee), Mike Ward, À des milles (Caïman Fu), De rouille et d’os (Jacques Audiard),  Anne Sylvestre, Bob Dylan,  The Hobbit (Peter Jackson),  Stéphane Rousseau, Omniprésent (Damien Robitaille)…

Disques, films, télévision, spectacles, littérature, expositions,  théâtre, arts visuels, humour : la rentrée automnale dont on vous parle depuis des semaines n’est rien de moins qu’une avalanche de propositions culturelles. Insistance, ici, sur le mot avalanche.

D’où le volume considérable de l’énumération ci-dessus qui, dans les faits, n’est que la crête du tsunami culturel qui va s’abattre sur nous. Et qui vient avec l’interrogation sous-jacente : quelles sont les limites – de temps et d’argent – du consommateur de culture?

Le geste concret

Je préfère discuter des mérites des arrangements d’une chanson, de la réalisation d’un long-métrage et de la prose d’un écrivain, mais vient le temps où l’amateur d’art doit passer à la caisse. Il doit faire le geste concret de débourser pour la culture, sinon, il n’y aura plus de créateurs pour offrir l’art. Et il faut encore trouver le temps pour consommer tout ça.

Journaliste culturel sans enfants, je rate quand même des tas d’événements durant une rentrée, même si j’en vois plus que bien des gens. Comment font les autres, ceux qui n’ont pas d’accès privilégié, qui doivent débourser tout le temps pour la culture et qui ont une famille?

J’avais une bonne idée de la réponse, mais histoire de confirmer quelques présomptions, j’ai envoyé il y a une dizaine de jours à une quarantaine d’amis un petit questionnaire culturel maison. Aucune prétention scientifique, ici, mais l’échantillonnage regroupe à parts égales toutes les catégories de l’âge adulte (18 ans) jusqu’à 50 ans.

La question était la suivante : combien de biens culturels avez-vous achetés depuis le début de l’année, et combien pensez-vous en acheter d’ici la fin de 2012? Six catégories au menu : disques, DVD (musique, films, séries télévisées), billets de cinéma, livres, ainsi que billets de spectacles (musique, humour, opéra) et de théâtre. Une seule contrainte : il fallait avoir déboursé de l’argent. Les billets de faveur de spectacles ainsi que les livres ou les DVD prêtés ne comptaient pas.

La constance du livre

Sans surprise, l’achat le plus constant est celui des livres. Plus de 95 % de mes répondants ont acheté et lu plusieurs livres au cours des huit premiers mois de l’année. Normal, car mon échantillonnage était composé à 80 % d’universitaires. Ça lit, ces gens-là…

À l’opposé, le théâtre a été – de loin – le bien culturel le moins consommé. Moins de 2 % de mon échantillonnage sont allés voir ou iront voir une pièce en 2012. Et le spectateur assidu de spectacles musicaux que je suis n’était pas étonné que ce volet soit l’un des moins populaires. Les billets de spectacles représentent le bien culturel le plus cher de ma liste. Allez voir les prix des billets pour Leonard Cohen…

Il y a avait aussi les cas d’exception : une cinéphile qui a vu plus de 70 films, un boulimique de DVD, un autre de disques physiques, etc.  Tout ça était prévisible.

Mais dans tout bon sondage, le sondeur veut des réponses qui ne semblent pas évidentes aux yeux des répondants. Et sur ce plan, mon petit questionnaire a confirmé haut la main les présomptions que j’évoquais plus haut.

  Peu de temps

 Il y avait six biens culturels dans la liste, et plus de la moitié des répondants a répondu « 0 » à trois d’entre eux en moyenne,  alors que le tiers des personnes sondées n’a consommé des biens que dans deux catégories. Un seul répondant a coché au moins un bien culturel dans toutes les catégories.

On note que le manque de temps est un élément clé. Les pièces de théâtre et les spectacles – dont la consommation peut durer jusqu’à cinq heures en comptant les déplacements – sont les moins populaires, tandis que la musique et les livres – des biens facilement transportables – sont les plus prisés. Mais peu importe la raison, le résultat est le même : l’offre culturelle a beau être gargantuesque, à un moment, on ne peut tout voir, tout lire ou tout entendre. Il faut faire des choix.

L’autre aspect est encore plus significatif. Huit mois sont écoulés de l’année 2012. Trente-cinq semaines. Or, le total de tous les biens de consommation des répondants, indépendamment de leur nature, est inférieur à un bien de consommation par semaine (35) dans les deux tiers des cas.

Des répondants ont vu trois spectacles, lu cinq livres, vu quatre films et acheté deux DVD en huit mois. Dans le tiers des cas, le total variait entre 12 et 18 biens culturels. Ça ne fait qu’un bien culturel toutes les deux ou trois semaines, ça. Faites l’exercice vous-même. Combien de biens culturels avez-vous consommés en payant depuis le début de l’année?

Je le répète, ce sondage maison n’avait aucune prétention scientifique, n’empêche qu’on parle ici d’une forte proportion d’universitaires et que personne n’est au chômage dans mon échantillonnage. Ça laisse songeur.

Depuis le mois d’août, des dizaines de journalistes culturels ont pris la peine de dresser des listes « d’essentiels » et « d’incontournables » de la rentrée qui ont rempli des centaines de pages d’imprimés et de pages web, ou qui ont occupé à profusion les ondes radiophoniques et télévisuelles. On parle, en définitive, de milliers de nouveaux biens culturels qui seront proposés d’ici Noël. L’exercice annuel de recension était-il nécessaire?

Si je transpose les résultats de mon sondage non scientifique – mais tout de même révélateur –  pour le dernier tiers de l’année, je me dis qu’il risque d’avoir pas mal de sièges vides dans les salles de spectacles et de cinéma, et que des tas de disques, de DVD et même de livres vont rester sur les tablettes en attendant les soldes.