Blogue de Philippe Rezzonico

Attentat au Métropolis : chronique d’une tristesse inconsolable

jeudi 6 septembre 2012 à 14 h 52 | | Pour me joindre

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Vigile au Métropolis à la mémoire du technicien Denis Blanchette

Je ne devais pas y aller. En fait, je ne voulais plus y aller, à ce spectacle du groupe américain The Offspring, déplacé mercredi soir du Métropolis à l’Olympia de Montréal en raison de la tragédie survenue moins de 24 heures plus tôt lors du rassemblement du Parti québécois.  Rien ne m’obligeait à le faire. Pourtant, j’y suis allé. Parce que lorsqu’une tragédie nous secoue – personnellement ou collectivement -, nous cherchons tous des moyens d’en contrer les effets néfastes. Et la musique a toujours été mon remède de prédilection.

Bien sûr, j’aurais pu faire comme des centaines de personnalités et de concitoyens et me rendre devant le Métropolis afin de participer à une manifestation pour l’unité. Ça m’était tout à fait impossible en raison du lieu où sont survenus les événements.

Quand un tireur a tué 12 personnes et en a blessé une cinquantaine d’autres cet été lors de la représentation du film L’ascension du chevalier noir dans une salle de cinéma d’Aurora, au Colorado, le réalisateur Christopher Nolan a mis les choses en perspective. Le cinéaste a noté qu’une salle de cinéma était pour lui sa « résidence » et qu’il était dévasté que quiconque viole ce havre de paix.

Choc collectif

Je pense sincèrement qu’un grand nombre de gens liés à l’industrie de la musique ont ressenti la même chose dans la nuit de mardi à mercredi. Le rassemblement avait beau être de nature politique, le Métropolis est avant tout une salle de spectacles où la musique nous fait vibrer depuis des lustres. De savoir que le vestibule où est décédé le technicien de scène Denis Blanchette est situé à une trentaine de pieds de l’endroit où je me trouve quand j’assiste à une prestation dans cette salle (au parterre, près du bar de gauche) m’est parfaitement insupportable.

Comme des millions de gens qui avaient visité le World Trade Center avant le 11 septembre 2001, l’effondrement des tours jumelles m’avait laissé pantois. C’est fou à quel point la perception est différente quand tu as un lien personnel avec un lieu qui n’est pas qu’une image vue à la télévision. Mais réaliser qu’il y a eu un meurtre dans une salle où j’ai vu plus de 500 spectacles (chiffre modéré) en trois décennies, ça change drôlement la perspective. Question de proximité, ici.

Je présume que des tas de journalistes, d’artistes, de techniciens de scène et de membres de l’industrie ont ressenti la même chose. En fait, je ne spécule pas. Les statuts et les commentaires sur les réseaux sociaux sont sans équivoque depuis 36 heures.

Je n’utiliserai pas le cliché éculé voulant que nous « soyons une famille ». Mais pour ceux qui le fréquentent assidûment, le Métropolis est bien plus qu’un simple lieu de spectacles. Il y a des notions d’amitié, de camaraderie et de joie de vivre liées à cet endroit. Un lieu de rassemblement, ça crée des liens.

Des policiers du SPVM devant le Métropolis

Y retourner sous peu – dès la semaine prochaine? – va faire un drôle d’effet. J’essaie d’imaginer ce qu’ont ressenti les parlementaires québécois de l’Assemblée nationale en 1984 au retour de la tuerie commise par le caporal Lortie. Pour les députés et ministres québécois, l’Assemblée nationale est un lieu de travail et pratiquement une résidence secondaire. Pour les gens qui gravitent autour de l’industrie de la musique à Montréal, le Métropolis a un statut similaire.

Nous risquons, consciemment ou non, de regarder plus souvent vers les sorties de la salle dans les prochains mois, un peu comme nombre de cinéphiles ont repéré les issues de secours dans les salles de cinéma après la tuerie d’Aurora.

Ne pas oublier

Mais le temps aura beau passer, nous n’oublierons rien. Ne fut-ce que pour éviter qu’un tel événement ne se reproduise. Comme il était impossible d’oublier quoi que ce soit en dépit du spectacle vitaminé offert par The Offspring à l’Olympia. Quelques-uns des gardiens de sécurité que l’on croise d’ordinaire au Métropolis étaient en devoir à l’Olympia et ils étaient encore sous le choc des événements de la veille.

Le chanteur Dexter Holland a évoqué la tragédie avant même d’amorcer le spectacle, et le guitariste Noodles a dédié le plus grand succès du groupe, Self-Esteem, « à la mémoire de Denis Blanchette! », à la toute fin de la prestation.

Le spectacle aura, pour quelques minutes, apaisé un peu ma tristesse après cet événement invraisemblable. Quant aux livres d’histoire , ils conserveront à jamais cette tache portée à notre démocratie.

Mais pour l’heure, quelqu’un devra expliquer à une petite fille de 4 ans pourquoi son papa est parti à jamais alors qu’il travaillait dans une industrie où le plaisir est le plus souvent la norme. Aucune chanson ne pourra jamais apaiser ça…

À consulter : Attentat au Métropolis : chronologie des événements