Blogue de Philippe Rezzonico

Le marathon estival de Bruce Springsteen

samedi 25 août 2012 à 12 h 30 | | Pour me joindre

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TORONTO – Le confrère Ben Rayner, du Star, soulevait la question vendredi matin : les concerts de Bruce Springsteen sont-ils trop longs? Surtout dans une ville comme Toronto, où il y a un couvre-feu pour les spectacles dès 23 h. Springsteen n’a visiblement pas lu son texte…

Vendredi soir, le Boss est monté avec son E Street Band sur la scène du Centre Rogers (Skydome) à 20 h et des poussières pour retraiter en coulisses à 23 h 42, 3 heures et 40 minutes plus tard, pulvérisant le couvre-feu au terme d’un – autre – marathon estival.

Bruce Springsteen, que l’on voit ici en Finlande, a fait vibrer Toronto pendant plus de trois heures et demie, vendredi. Photo AFP.

Amorcée en mars aux États-Unis, la tournée Wrecking ball a sillonné l’Europe tout l’été, fracassant des records de durée avec plus d’une douzaine de prestations, surpassant la marque de trois heures et demie et même une de plus de quatre heures, à Helsinki. Il ne fallait pas s’attendre à ce que la toute première escale de la virée en sol canadien, de surcroît devant plus de 40 000 personnes, soit à la hauteur des attentes démesurées des amateurs.

Le ton

Ce qui est fascinant avec cette tournée, c’est de voir à quel point Springsteen peut insérer avec aisance ses nouvelles chansons aux propos sombres et désillusionnés parmi ses classiques, sans que ça empêche quiconque de faire la fête. Non, la cavalerie ne sera pas au rendez-vous dans We take care of our own, mais tout le monde bat la mesure avec aplomb. Death to my hometown est irrésistible avec sa charpente musicale celtique, et We are alive se veut un cri d’espoir en dépit de temps difficiles.

Même My city of ruins, chanson qui avait servi dans la foulée des attentats du 11 septembre, a ici un nouveau souffle et se transforme en une ode vibrante aux disparus. Un des grands moments de ce spectacle.

La performance

L’autre aspect proprement renversant, c’est d’observer ce type de 62 ans qui semble en avoir 20 de moins dès que le spectacle s’amorce. Le rock and roll, avec Springsteen, c’est une expérience aussi physique que spirituelle. Il faut l’entendre crier et implorer la foule durant Spirit in the night, le voir monter sur le piano durant Tenth Avenue frezze-out, ou, dégoulinant de sueur et allongé sur le dos, faire semblant d’être crevé après une version de 10 minutes de Dancing in the dark – livraison durant laquelle Springsteen a dansé avec une dame dont c’était l’anniversaire, tel que dûment souligné par le mari de la dame avec une affiche révélatrice.

C’est l’autre grande force de Springsteen après 40 ans de carrière. Il sait où il se trouve, quels sont ses fans de longue date, ceux plus occasionnels, et le contexte dans lequel il se produit.

Vendredi, il était au Skydome – avec le toit ouvert – au terme d’une journée où il a fait plus de 30 degrés Celsius. Amorce sur un trio de « chansons estivales » : Working on the highway et son rythme trépidant, Hungry heart, avec le premier couplet chanté par la foule (ça déménage, un chœur de 40 000 voix!) et Sherry darling, une favorite des vieux fans, quémandée par les amateurs massés devant la scène qui agitent des affiches que Springsteen récupère.

Dans un stade, Springsteen va miser sur des chansons connues d’un public plus large. Cela explique qu’après le jam de guitares qu’il s’est offert avec Steve Van Zandt et Nils Lofgren durant Murder incorporated, le groupe a enchaîné des classiques des années 1970 et 1980 comme Prove it all nignt, Candy’s room, She’s the one et Darlington County. Frénésie complète dans tous les coins du Skydome.

La complicité

Sherry darling, Incident on 57th street, livrée uniquement par l’Américain en mode piano-voix (superbe), et Rosalita au rappel (délire total), furent toutes des demandes particulières. Rien de figé dans les prestations du Boss. Jamais de jour de la marmotte…  Les amateurs vont voir plusieurs fois la tournée, car aucun spectacle n’est identique au précédent.

Une autre vielle chanson, Thundercrack, titre avec lequel le E Street Band concluait ses spectacles… en 1973, a été demandée et obtenue. On a vu là la puissance de cet E Street  « remodelé » à 16 musiciens avec sa section de cuivres et ses choristes, et aussi la façon avec laquelle Springsteen peut transformer un stade en petit club.

Durant le passage lent, le E Street a réduit au minimum le rythme et le volume, le Boss se penchant vers une petite fille de 10 ans pour échanger des « all night! ». Communion totale, jusqu’à la relance avec l’explosion sonore des cuivres.

La nouvelle vedette du E Street a pour nom Jake Clemons, le neveu de Clarence, saxophoniste de Springsteen durant quatre décennies qui est disparu en 2011. Adopté dès les premiers spectacles, Jake a offert des solos durant Prove it all night, Badlands et Born to run accueillis avec les mêmes salves d’applaudissements que l’étaient ceux de son oncle.

Intergénérationnel

C’est peut-être une raison, parmi tant d’autres, qui explique le profil du public qui assiste aux spectacles de Springsteen. Plein de têtes blanches, certes, mais désormais presque autant de jeunes qui ont découvert l’artiste il y a 10 ans, quand l’album The rising a trôné sur tous les palmarès.

Et ça donne une ambiance du tonnerre quand le E Street Band offre un marathon avec des chansons fédératrices. Les deux dames – mi-cinquantaine – qui dansent comme si elles avaient 30 ans de moins à la stupéfaction de jeunes de 20 ans dont le pouce haut levé confirme leur approbation. Ou ces adolescentes – qui pourraient être les petites-filles de Springsteen -, qui chantent Born to run comme si c’était un titre de leur génération. Sans compter les dizaines de quinquagénaires qui avaient quitté leur siège au parterre pour danser et sauter comme des ados le feraient.

Visiblement, personne ne s’est plaint de la durée du spectacle. Quelques personnes qui ont vraiment cru que c’était terminé après Twist and shout sont parties avant la fin, mais il restait Glory days en réserve de la république. Springsteen ne voulait plus partir et personne ne voulait que ça se termine.

En attendant une escale à Montréal (en 2013?), Springsteen sera à Ottawa et à Hamilton en octobre, à Vancouver en novembre, ainsi qu’à Moncton dimanche soir.

J’ai entendu à la télé que certains résidents de Moncton trouvaient qu’un billet à prix unique de 130 $ était cher. Si on divise le prix par la durée du spectacle, ça semble plutôt un bon rapport qualité-prix de l’industrie de la musique.