Blogue de Philippe Rezzonico

Le prix – variable – à payer pour la liberté de parole

vendredi 17 août 2012 à 15 h 29 | | Pour me joindre

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Coupables, les Pussy Riot. Sentence : deux ans de détention dans un camp. On ne peut dire que la nouvelle en provenance de Russie a surpris, vendredi, à en juger par l’allure que prenait ce procès depuis que les membres du groupe féminin ont interprété, en février à la Cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, une « prière punk » visant à demander à la Sainte Vierge de « chasser Poutine » du pouvoir.

Une des membres de Pussy Riot

Condamnation à saveur politique bien plus que judiciaire, en dépit des mentions d’« hooliganisme », de « vandalisme », d’« incitation à la haine religieuse » et de violation de « l’ordre public », note l’Occident, qui s’est levé d’un bloc pour dénoncer le verdict et la sanction, tout comme ceux qui dénoncent le président Vladimir Poutine dans son pays. En définitive, une bande d’artistes auront payé le prix de la liberté de parole.

Certes, on peut estimer que ce procès est une parodie et une injustice, du moins vu à travers notre lorgnette d’Occidentaux, qu’il s’agit en fait d’une sanction démesurée venant d’un gouvernement moins démocratique qu’il n’y paraît. Oui, on peut dire tout ça. Mais ce qui est fascinant, c’est que, selon le pays où l’on réside, une atteinte au pouvoir dirigeant a des résonances et – surtout – des conséquences bien différentes.

En Russie, Nadejda Tolokonnikova, Ekaterina Samoutsevitch et Maria Alekhina vont purger deux ans pour le geste qu’elles ont commis. Le prix à payer, c’est celui de leur liberté.

La controverse Obama

Au mois d’octobre 2011, le musicien américain Hank Williams Jr., fils du légendaire musicien country Hank Williams, s’est mis les pieds dans les plats lors d’une apparition au réseau de télévision FOX quand il a comparé le président Barack Obama à Adolf Hitler.

Williams Jr. s’est excusé et a nuancé ses propos lors de la tornade médiatique qui a immédiatement suivi, mais les dirigeants de la NFL n’ont pas apprécié. Il faut savoir que depuis plus de deux décennies, Williams Jr. interprétait la chanson thème de l’émission phare de la NFL, le fameux Monday night football. La chanson n’a pas été entendue le lundi suivant l’incident, et la NFL a ensuite mis un terme à l’association de 23 ans avec le chanteur.

Des millions d’Américains ont décrié les propos du musicien, des millions d’autres l’ont soutenu, mais jamais il n’a été inquiété par une potentielle peine de prison. Pour lui, le prix à payer fut économique, à savoir la perte d’un contrat de télévision qu’il l’aura rendu plusieurs fois millionnaire au cours des ans.

Les libéraux

Il y a bientôt 10 ans, Loco Locass, populaire groupe québécois de hip-hop, composait une chanson intitulée Libérez-nous des libéraux au lendemain de l’élection provinciale qui portait le premier ministre Jean Charest au pouvoir. Accessible sur leur site web l’année suivante, la chanson a eu droit à une version définitive sur l’album Amour oral à la fin de 2004.

Biz, des Loco Locass

Si elle a irrité les libéraux et certains de leurs électeurs, et qu’elle a été ignorée de nombre de stations de radios lors de sa parution, la chanson n’est devenue avec le temps rien de moins qu’un hymne de la gauche et le titre le plus populaire du catalogue de Loco Locass. On l’a même entendue à la radio depuis lors.

Sanctions? Aucune, à ce que je sache. Biz, Batlam et Chafiik ne sont pas allés en prison et ils ont même participé à des festivals subventionnés par le gouvernement du Québec durant lesquels ils ont interprété leur chanson. Pas plus tard que le 15 juin dernier, tiens, aux FrancoFolies de Montréal sur la place des Festivals… Pour eux, la liberté de parole, musicale ou personnelle, aura été dénuée de prix à payer. Et je pense qu’ils ont même fait quelques sous avec cette chanson.

Dans le contexte de la condamnation des Pussy Riot, on peut se demander quelles auraient été les sentences envers Hank Williams Jr. et les membres de Loco Locass s’ils avaient été des citoyens russes tenant le même genre de discours à leurs dirigeants.

Dix ans de prison pour les Loco? La Sibérie à perpétuité pour Hank Williams Jr.? Je l’ignore. Mais c’est indiscutable, le prix à payer pour la liberté de parole n’est pas le même selon le territoire où l’on se trouve.