Blogue de Philippe Rezzonico

Stars earn stripes : quand la télévision rate sa cible

mercredi 15 août 2012 à 14 h 01 | | Pour me joindre

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La téléréalité Stars earn stripes

Par Philippe Rezzonico

Mon grand-père maternel est mort pendant la Deuxième Guerre mondiale en protégeant la France. Mon père a été capturé par les Allemands durant cette même guerre, mais il a pu s’échapper et poursuivre la résistance. Quant à ma mère, elle a vécu toute son adolescence sous l’Occupation et a eu plus de chance qu’Anne Frank en dépit de son nom de famille (Schirmeyer), à consonance juive. La guerre, c’est une triste et sale réalité. Pas de la téléréalité pour héros de pacotille.

Je parle, évidemment, de la nouvelle émission du réseau américain NBC, Stars earn stripes, qui jumelle à de vrais militaires des acteurs déchus (Dean Cain, le Superman de la série Lois and Clark), des chanteurs sur la voie de garage (Nick Lachey, du boys band 98 Degrees), des sportives à la retraite (la boxeuse Laila Ali, la skieuse Picabo Street) et des « personnalités » comme Todd Palin, le mari de Sarah.

Leur mission – similaire à celle du concept de la téléréalité Survivor, d’ailleurs produite par le même Mark Burnett – consiste à réaliser divers « exploits » militaires dans un contexte d’autant plus réaliste que les explosions, les munitions et tout l’arsenal utilisé sont bien réels. De vraies balles, assurent les responsables de NBC. Tout ça, bien sûr, pour permettre aux vedettes de mériter leurs galons, d’où le nom de l’émission. Sidéré, suis-je…

Toile de fond

Ce n’est pas d’hier que la guerre sert de toile de fond à des séries télévisées aux États-Unis. On n’a qu’à penser aux séries des années 1960 Hogan’s heroes et The rat patrol (diffusée au Québec sous le nom de Commando du désert) ou à M*A*S*H* (1972-1983), qui était un modèle du genre.

Le ton pouvait être léger (Hogan’s heroes), sérieux (The rat patrol) ou osciller entre le rire et le drame (M*A*S*H*), mais en dépit du canevas d’une guerre réelle qui appartenait au passé, le téléspectateur savait que celle-ci était présentée en mode romancé, à défaut d’être totalement en mode fiction. Ce n’est plus le cas.

Depuis qu’elle existe dans sa version contemporaine, la téléréalité sert essentiellement à mettre M. et Mme Tout-le-Monde à la place d’acteurs, de comédiens, et de vedettes de tout acabit. On veut être à la place de James Bond, du champion international en titre de poker ou de la beauté désespérée de son quartier.

D’où les Survivor, Big Brother et autres Occupation double. Dites-vous que si Stars earn stripes obtient de bonnes cotes d’écoute, vous aurez droit sous peu à une version avec de vrais inconnus. Ou, pire, à un équivalent canadien…

Propagande

En regardant des séquences de cette émission, je me disais que j’allais voir apparaître d’un instant à l’autre l’ancienne pub de nos forces armées, « Si la vie vous intéresse ». Les réalisateurs de Stars earn stripes ne s’en cachent pas : ils veulent faire bien paraître les forces armées américaines, et l’émission va inciter des tas de jeunes Américains à s’enrôler… pour les mauvaises raisons. Comprenons-nous. Malgré les apparences à l’écran, je doute qu’aucun des concurrents ne risque sa peau. Le militaire américain en Irak ou en Afghanistan… oui.

L’ex-général Wesley Clark, qui sert d’animateur, a même déclaré que l’émission avait un but « éducatif ». Comme si nous n’avions pas assez de films fort bien documentés comme Saving private Ryan pour nous montrer les horreurs de la guerre.

Sauf que Saving private Ryan – ou son équivalent télévisé, la minisérie Band of brothers dans les années 2000 – et le plus récent The hurt locker ne glorifient pas la guerre. On nous montre des gens qui sont devenus des héros, certes, mais au prix d’une partie de leur corps ou de leur santé mentale. C’est cru, c’est violent et brutal, mais jamais complaisant. Et ça porte à réflexion.

Ici, Stars earn stripes nous donne l’impression que l’on peut tous être des militaires en puissance. Avez-vous été visiter le site officiel de la série?

Vous allez facilement repérer le lien « Shoot out! », qui n’est rien de moins qu’un logiciel de tir à quatre niveaux (Pistol practice, Nighttime trail, Sniper school, Mobile marksmanship). Ça commence avec l’arme de poing (pistolet) et si, vous êtes assez bon, vous accédez aux niveaux supérieurs avec les carabines et les fusils-mitrailleurs.

Répétez après moi : un réseau de télévision privé généraliste – soit l’équivalent de TVA ou de CTV chez nous – met en ondes une téléréalité glorifiant et banalisant la guerre et en ligne un jeu vidéo où l’on tire sur des cibles à « L’école des tireurs d’élite »? Excusez du peu.

Diffusion maximale

Oui, la violence est partout de nos jours. Au petit écran, au cinéma, aux bulletins de nouvelles et dans le cyberespace. Mais quand un film violent prend l’affiche, personne ne vous oblige à vous déplacer au cinéma et à débourser de l’argent pour le voir. Si vous avez l’électricité, un téléviseur ou un ordinateur et le câble, Stars earn stripes est à votre portée. On s’attendrait à plus de jugement d’un réseau de télévision national dont la diffusion est maximale sur son territoire.

Peu importe dans quel pays cette émission serait produite, je m’y opposerais par principe et par respect pour les victimes de guerre, militaires ou civiles. Mais, en plus, celle-ci cible le marché télévisuel de l’Amérique du Nord. Je doute fortement que les familles des Américains et des Canadiens tués en Afghanistan ces dernières années saluent cette émission. Mais je crains surtout l’effet d’entraînement.

Après tout, si un déséquilibré peut ouvrir le feu dans un cinéma parce qu’il se prend pour un personnage de bandes dessinées (le Joker), qu’en sera-t-il quand un fan de Stars earn stripes voudra lui aussi obtenir ses galons et aller faire son petit G.I. Joe au centre d’achats du coin?