Blogue de Philippe Rezzonico

Cinéma étranger et québécois : hors de la redite, point de salut

vendredi 20 juillet 2012 à 9 h 03 | | Pour me joindre

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Suites, antépisodes, redémarrages, nouvelles versions, adaptations : depuis des années, le cinéma souffre d’un manque d’imagination quand vient le temps de proposer du neuf, et ce symptôme  n’est jamais plus flagrant que durant la saison « estivale » qui s’amorce dès le printemps.

L’année 2012 n’échappe pas à cette règle. En fait, on a l’impression qu’il n’y a pas une seule semaine où l’une des nouveautés en salle n’est pas du réchauffé, du remâché ou une nouvelle adaptation de quelque chose de familier.

L’ascension du chevalier noir, conclusion de la trilogie des films de Batman réalisés par Christopher Nolan.

Ce week-end, L’ascension du chevalier noir (The Dark Knight rises) prend l’affiche, complétant ainsi la trilogie des films de Batman réalisée par Christopher Nolan depuis 2005. Ce trio de superproductions a marqué le redémarrage (reboot) de la franchise de la chauve-souris, qui avait connu un premier âge d’or en 1966 avec Batman – film inspiré de la série télévisée du même nom – et une première renaissance en 1989 sous la direction du réalisateur Tim Burton.

Parlant de redémarrage, Warner Bros. va profiter de la sortie du dernier volet des aventures de Batman pour projeter la bande-annonce du film The man of steel, attendu en 2013. La franchise de Superman bat de l’aile depuis les deux premiers films tournés avec le défunt Christopher Reeve en 1978 et 1980.

Elle avait eu droit à un redémarrage en 2006 avec Le retour de Superman (Superman returns), mais Brandon Routh, l’acteur qui a incarné le superhéros, n’avait pas été convaincant. Bref, on tente une autre relance, cette fois avec le réalisateur Zach Snyder et Henry Cavill dans le rôle-titre. C’est ce qu’il y a de magnifique avec le cinéma d’Hollywood : ça n’a pas marché? On recommence!

L’extraordinaire Spider-Man (The amazing Spider-Man) a également remis le compteur de la franchise de l’homme-araignée à zéro le 3 juillet. Andrew Garfield à la place de Tobey Maguire, Emma Stone qui remplace Kirsten Dunst, et le tour est joué. On repart pour trois films? Minimum syndical.

En mai, Les Avengers : le film (The Avengers) a fait exploser la caisse : les recettes planétaires sont proches d’un insensé plateau, 1,5 milliard de dollars en deux mois et demi d’exploitation.

Premier film d’une franchise qui s’annonce fort lucrative, cette production signée Joss Whedon était en réalité la suite logique de quatre films (Iron Man, Iron Man II, Thor et Capitaine America : le premier vengeur) parus ces dernières années.

Monstres, espions, dessins animés

Il n’y a pas que les superhéros. Les monstres, les espions et les personnages pour enfants ont aussi voix au chapitre. Au rayon des suites, on vient tout juste d’avoir droit au troisième volet de la franchise des Hommes en noir (Men in black 3), à Madagascar III : bons baisers d’Europe (Madagascar III : Europe most wanted), ainsi qu’à L’ère de glace 4 : la dérive des continents (The ice age : continental drift).

Prometheus, un film inspiré de l'univers d'Alien.

Sorti en juin, Prometheus n’a finalement pas été au pied de la lettre l’antépisode (prequel) attendu du premier Alien, mais peu de gens le savaient avant d’aller le voir en salle. Cela dit, l’univers est à ce point inspiré de la franchise Alien qu’aucun doute ne subsiste sur la filiation de Prometheus. À ranger dans la catégorie des adaptations.

Le mois prochain, L’héritage de Bourne (The Bourne legacy) mettra en vedette Jeremy Renner (Hawkeye dans Les Avengers) à la place de Matt Damon. Sera-t-il Jason Bourne? Le film est-il un antépisode ou une suite? Pas clair. Les signaux envoyés sont contradictoires, mais on est encore dans l’adaptation, au minimum. Également en août, Colin Farrell prendra la place d’Arnold Schwarzenegger dans la nouvelle version de Total recall, plus de 20 ans après la sortie du film original.

Le Québec vivote

Le Québec n’échappe pas à cette tendance. Quel est le plus gros film québécois de l’été? Après dix jours d’exploitation, Omertà aura dépassé le documentaire Dérapages pour ce qui est des entrées en salle en 2012. Pas difficile, me direz-vous. Surtout avec une diffusion simultanée sur plus de 100 écrans. Dix jours pour se hisser au sommet de l’un des plus anémiques résultats d’exploitation des dernières années au Québec.

En date du 12 juillet, Dérapages venait au premier rang des entrées en salle, avec des recettes de 694 191 $ (*), devant Lawrence anyways (399 983 $) et La peur de l’eau (325 706 $). Les films se classant aux positions 6 à 10 des films francophones les plus rentables n’ont pas amassé 50 000 $ cette année. Ça ne couvre même pas les frais de traiteur sur le plateau de tournage…

Avec Omertà, le Québec n’échappe pas à la tendance des adaptations au cinéma.

Or, tous ces films, à l’exception d’Omertà – dont la série télévisée a fait fureur au Québec il y a 10 ans – sont des productions originales, à moins que l’on considère Lawrence anyways comme faisant partie d’une trilogie de Xavier Dolan.

La suite, l’adaptation et la nouvelle version sont-elles les uniques planches de salut d’une industrie québécoise qui nous a offert de fabuleux films originaux (C.R.A.Z.Y., La grande séduction, Gaz bar blues, Maelström, Les invasions barbares, Incendies, Monsieur Lazhar) depuis le début du nouveau siècle? Peut-être bien, si l’on en juge par les recettes cinématographiques de 2012 toutes catégories confondues au Québec.

Rentabilité à tout prix

Depuis sa sortie au Québec, Hommes en noir 3 a récolté 3,33 millions de dollars en recettes.

Sept des dix films les plus rentables dans la belle province sont des suites, des redémarrages ou des franchises (*). Les Avengers : le film vient en tête avec des recettes de 9, 67 millions de dollars, devant Hunger games : le film (5,73 millions de dollars), Madagascar 3 : bons baisers d’Europe (3,33 millions de dollars), Hommes en noir 3 (3,33 millions de dollars) et L’extraordinaire Spider-Man (2,9 millions de dollars).

Le film français Intouchables brise cette homogénéité hollywoodienne avec 2,8 millions de dollars de recettes et s’octroie la sixième place du classement – mais on vous assure qu’il arrivera septième au terme de deux semaines d’exploitation de L’ascension du chevalier noir.

Ce n’est pas d’hier que suites et nouvelles versions occupent le grand écran, mais le volume de ces films est en hausse. Nous le savons tous, la rentabilité est cruciale pour l’industrie cinématographique, ici comme ailleurs.

Mais la question-clé repose sur le bon vieux principe de la saucisse Hygrade : y a-t-il plus de suites, d’antépisodes, de franchises et de nouvelles versions parce qu’elles sont rentables, ou bien les recettes globales et mondiales de ces films sont-elles en hausse parce qu’il y a plus de suites, d’antépisodes, de franchisses et de nouvelles versions?

En attendant la réponse définitive, il semble n’y avoir plus de salut pour le cinéma original et le cinéma d’auteur hors de ce carcan. Et ce n’est pas une bonne nouvelle à long terme pour notre cinéma, qui ne peut guère rivaliser avec les gros joueurs sur la patinoire des superproductions.

(*) Recettes officielles d’exploitation des films québécois et étranger fournies par Cinéac.