Blogue de Philippe Rezzonico

Prix Polaris : aucun complot envers le Québec francophone à l’horizon

mercredi 18 juillet 2012 à 15 h 36 | | Pour me joindre

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Soupir de déception, mardi, dans l’industrie québécoise francophone de la musique, quand la courte liste du prestigieux prix Polaris 2012 a été dévoilée : aucun artiste d’expression française n’a été retenu parmi les 10 finalistes dont l’un d’entre eux sera couronné le 24 septembre prochain à Toronto. Déception légitime. Mais pour les théories de complot ou de conspiration envers les francophones du Québec, il faudra repasser.

En toute franchise, les albums de Marie-Pierre Arthur (Aux alentours), Avec pas d’casque (Astronomie), Ariane Moffatt (MA) et Cœur de pirate (Blonde) méritaient de figurer dans le dernier peloton. Même que les disques d’Arthur et d’Avec pas d’casque me semblaient les candidats les plus susceptibles d’y figurer en raison de leur facture sonore.

Il faut toutefois comprendre le mécanisme de votation du prix créé en 2006 par le Torontois Steve Jordan pour réaliser que le triomphe de Karkwa en 2010 relève plus de l’exception que de la règle.

Le jury du prix Polaris – dont je fais partie pour le compte de Rue Rezzonico – est formé de plus de 230 journalistes, diffuseurs, blogueurs et programmateurs locaux et nationaux. En consultant la liste des membres du jury, vous verrez également des collègues comme Philippe Papineau (Le Devoir), Émilie Côté (La Presse), T’Cha Dunlevy (The Gazette), Nicolas Tittley (MusiquePlus), Olivier Robillard Laveaux (Voir), Pierre Landry (CBC Radio 1) et Christine Fortier (CISM). Quotidiens, hebdomadaires, blogues, télés et radios : la provenance des membres du jury est aussi large que le spectre musical retenu pour le prix annuel. Et c’est la même chose dans toutes les provinces.

Coeur de pirate, une des artistes francophones écartées cette année.

Chaque membre du jury doit voter pour cinq albums parus entre les dates de mises en candidature (1er juin 2011 et 31 mai 2012), un procédé similaire à ce que l’on voit à l’ADISQ. Tous les genres de musique moderne (pop, rock, hip-hop, r&b, jazz, classique, country, blues, expérimental) sont acceptés. Tous les albums d’artistes parus au Canada durant cette période sont admissibles. Zéro balise. Nous pouvons même voter pour un disque de Céline Dion si ça nous chante.

Ce premier tour de vote mène au dévoilement de la longue liste (40 groupes ou artistes) qui a eu lieu le 14 juin dernier. Puis, un deuxième tour de vote est requis. Les membres du jury votent encore une fois pour les cinq albums qu’ils estiment le plus méritoires, cette fois, uniquement parmi les 40 mises en candidatures.

Les 10 albums ayant obtenu le plus de votes forment la courte liste qui a été dévoilée mardi. Finalement, un jury de 11 personnes sera désigné parmi les 230 membres et c’est ce jury restreint (grand jury) qui décernera le prix Polaris en septembre.

Cohen et Watson écartés

Avec un tel processus, il est évident qu’il n’y a nulle collusion pour écarter des artistes spécifiques. Incidemment, on note que les disques de Patrick Watson – gagnant en 2007 –, de Leonard Cohen et des Barr Brothers n’ont pas été retenus non plus cette année. Bref, ce n’est certes pas une question de langue, ici.

Penser qu’il y a eu collusion contre les artistes québécois francophones, c’est aussi tordu que de croire qu’il y a eu concertation pour le triomphe de Karkwa en 2010. J’étais membre du grand jury cette année-là, quand le chroniqueur du Globe and Mail, Brad Wheeler, a avancé que la victoire des Québécois était liée à un « bloc québécois » au sein du jury. J’avais publiquement répliqué aux arguments de Wheeler à l’époque sans dévoiler la teneur du vote secret en raison des ententes de confidentialité signées par les membres du jury.

Avec le recul, c’est plutôt la victoire de Karkwa qui était étonnante, pas le fait qu’il n’y ait aucun Québécois francophone retenu cette année. Pour qu’un album francophone se retrouve sur l’ultime bulletin de vote, il faut non seulement que les jurés québécois – tant francophones qu’anglophones – votent en masse pour ce dernier, il faut aussi qu’un nombre considérable de jurés provenant d’autres provinces le fasse.

Ce fut le cas pour Karkwa, qui avait donné des tas de spectacles dans les marchés anglophones du Canada durant sa tournée de l’album Les chemins de verre. Les Québécois francophones en lice cette année n’ont pas vraiment joué cette carte, hormis quelques présences à Toronto.

La diffusion fragmentée des albums étant ce qu’elle est en 2012, il faudra plus qu’une nomination au sein de la longue liste dans l’avenir pour espérer que des Québécois francophones se glissent parmi les finalistes du prix Polaris. L’an prochain, peut-être… Et si ce n’est pas le cas, on pourra peut-être ressortir le spectre de la conspiration. Mais pas cette année.