Blogue de Philippe Rezzonico

FIJM : toujours plus de jazz que partout ailleurs

vendredi 29 juin 2012 à 15 h 24 | | Pour me joindre

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J’ai émis ce commentaire à voix haute : « Que sera le Festival de jazz cette année sans ses mégavedettes pop? » Comprendre que ce 33e FIJM qui s’est amorcé jeudi nous présente un James Taylor, une Norah Jones et un Al Stewart, par exemple, mais personne de la stature des Prince, Stevie Wonder, Robert Plant et autres Paul Simon vus ces dernières années. Mon amie m’a rétorqué : « Hein! Mais il n’y a que des vedettes pop cette année! »

Pardon? Stupeur… Sa réaction m’a secoué. Serais-je dans l’erreur? Remarquez, la définition de ce qui est jazz et de ce qui ne l’est pas peut varier grandement d’une personne à l’autre. Question d’appréciation. N’empêche, sa réflexion a remis sur le tapis la sempiternelle – et annuelle – question : le Festival international de jazz de Montréal est-il encore un festival où le jazz domine, au sens propre et noble du terme?

Ne reculant devant rien, j’ai saisi le programme en ayant l’intention de scruter à la loupe toutes les séries en salle, quelle qu’en soit la dimension. Parce que le contenu d’un festival se mesure à sa programmation en salle, c’est-à-dire sa programmation payante.

  • Jazz d’ici, L’Astral, Maison du festival : Déjà, le nom de la série est sans équivoque. Rafael Zaldivar avec Greg Osby, Vic Vogel, Joe Sullivan, Patricia Deslauriers, Rémi Bolduc, le quartette de Fortin-Léveillé-Donato-Nasturica, ainsi que Ranee Lee. Trios, sextettes, piano-voix, big band, jazz vocal…. Pas de doute : du jazz mur à mur.
  • Jazz Beat, Club Soda : Là aussi, l’appellation, il faut admettre… Sanchez, Payton et Harris qui offrent Ninety Miles, Eliane Elias, Ron Carter, James Carter, Carmen Lundy, Sophie Milman… Des trios, des quartettes, des contemporains et des émules de Miles, ainsi que du jazz vocal. All that jazz, comme ils disent.
  • Guitarissimo, Cinquième Salle, Place des Arts : Philip Catherine a joué avec Grappelli, Ponty et Chet Baker. Jazz manouche et jazz tout court. Larry Coryell a joué avec Paco de Lucia, Gary Burton et John McLaughlin. Jazz du monde et jazz blues. Quant à Kelly Joe Phelps, il est dans l’univers folk-blues. Steve Hill et Paul Deslauriers, c’est la rencontre entre le blues et le folk. Programmation partagée.
  • Concerts intimes, Savoy, Métropolis : Moriaty (deux soirs), Marcio Faraco (trois), D’Harmo (deux) et Sarah MK (deux), nous sommes d’accord, ne font pas dans le jazz.
  • Les soirées Jazz Upstairs : Fraser Hollins – avec Brian Blade –, Rebecca Martin et Larry Grenadier, Aaron Goldberg, Julie Lamontagne, Jonathan Kreisberg, Tom Harrell… Aux yeux de bien des spécialistes, cette série est la plus jazz de toutes au FIJM.
  • Sommets acoustiques, Maison symphonique de Montréal, Place des Arts : Richard Galliano, Patricia Barber et Kenny Werner, Jorane et I Musici, Harry Manx ainsi que le trio de Dorantes, Renaud Garcia-Fons et Theodosil Spassov. On assiste à un partage entre jazz manouche, jazz pianistique, flamenco, musique classique et musique du monde.
  • Événements spéciaux, salle Wilfrid-Pelletier, Place des Arts : James Taylor, Melody Gardot, Tangerine Dream, Patrick Watson, Liza Minnelli, Seal et Norah Jones. À part une ou deux chansons de Melody et de Liza, il n’y a rien de jazz là-dedans.
  • Invitation, Théâtre Jean-Duceppe, Place des Arts : Les deux séries Invitation avec Stanley Clarke et Tord Gustavsen. Jazz sous toutes ses formes, ou presque…
  • Musique au MAC (déménagé au Théâtre de Quat’sous à cause de l’inondation au musée) : Cascadeur, Chapelier Fou, Mesparrow et Misja Fitzgerald. Vraiment pas jazz.
  • Les Rythmes, Métropolis : Esperanza Spalding reprend du Wayne Shorter, Emir Kusturica est un creuset d’influence jazz européennes, mais à l’arrivée, Ziggy Marley, The Barr Brothers, Billy Bragg, Adam Cohen et consorts ont construit leurs œuvres sur bien d’autres styles. Jazz déficitaire, ici.
  • Les grands concerts, Théâtre Maisonneuve, Place des Arts : Tout en jazz avec Wayne Shorter, Oliver Jones et le spectacle Miles smiles. Basse jazz et funk avec SMV, mais musique du monde (Gianmaria Testa), pop jazz (Chris Botti), jazz funk (Bruce, Blackman, Medeski, Reid) et variétés (The Rat Pack) avec les autres. Jazz majoritaire.
  • Les couleurs, Club Soda : Johnny Clegg, Meshell Ndegeocello, Al Stewart, Strunz & Farah, Emeli Sandé, Al Stewart… Véritable fourre-tout d’influences croisées.
  • Jazz dans la nuit, Gesù : Eric Longsworth, Bill Charlap et Renne Roses, Aaron Parks et Joey Calderazzo, Ambrose Akinmusire, Lorraine Desmarais, Pat Martino. Du gros, gros jazz.
  • Les nuits, Société des arts technologiques (SAT) : Pas d’énumération. Il n’y a pas de jazz là-dedans.

Si vous avez été assez patients pour lire toute cette liste jusqu’au bout – merci –, vous avez remarqué deux choses : il y a plus de vrais spectacles de jazz que de spectacles de tous les autres genres musicaux au FIJM, mais pas dans les trois plus grosses salles où ont lieu les concerts : Wilfrid-Pelletier, le Métropolis et la Maison symphonique.

Il y a belle lurette que le jazz n’est plus la grande musique populaire. Depuis l’arrivée du rock n’ roll, en fait. Et ses pionniers (Armstrong, le Duke, Ella, Count Basie) et leurs rejetons (Miles, Coltrane, Monk, Dizzy) ont disparu, à part Sonny Rollins, Ron Carter et Wayne Shorter, qui nous font l’honneur d’être là cette année.

C’est ainsi. Même Brad Mehldau, à mes yeux le plus grand pianiste jazz de sa génération, ne peut remplir Wilfrid-Pelletier. Diana Krall, qui est bien plus jazz dans la forme que son image ne l’indique, a d’ailleurs chanté au Théâtre Maisonneuve lors de son dernier passage. Pas à Wilfrid-Pelletier. Et il y a les publicités télévisées et radiophoniques qui, souvent, misent plus sur les vedettes d’allégeance pop que sur les stars du jazz pour remplir les salles. Cette combinaison de facteurs porte à confusion.

Mais, comme le dit le proverbe, quand on se compare, on se console. Allez voir les programmations de festivals de jazz prestigieux comme le Festival de jazz de Montreux et le New Orleans Jazz Fest. Pat Metheney l’avait dit mi-sérieux mi-blagueur en point de presse il y a quelques années : « Montreux ? Il n’y a plus qu’une tente de jazz. » Vous allez voir que le FIJM présente plus de spectacles de jazz en une année que tous ses concurrents planétaires.