Blogue de Philippe Rezzonico

La Coalition des humoristes indignés et la CLASSE : autopsie d’un malentendu

mercredi 27 juin 2012 à 16 h 22 | | Pour me joindre

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Par Philippe Rezzonico

La controverse entourant les sommes récoltées par le spectacle bénéfice de la Coalition des humoristes indignés (CHI) a pris fin, mardi, quand le regroupement a annoncé que la Clinique juridique Juripop allait être l’unique bénéficiaire des fonds amassés par l’événement décrié par certains membres de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE).

Entre les bonnes intentions de départ des humoristes de la coalition et le malaise réel provoqué par le refus de la CLASSE d’accepter la portion de la cagnotte qui devait lui être remise (environ 12, 000 $), cet épisode surréaliste qui défraie les manchettes depuis quelque temps représente un flagrant cas d’espèce de perception indélébile, de communication déficiente et d’incompréhension commune.

Analyse…. et retour en arrière.

Le 23 mai, tant dans un reportage que lors d’une présence en direct au Téléjournal 18 heures, le président fondateur du Festival Juste pour rire, Gilbert Rozon, défend la position du gouvernement Charest relativement à la hausse des droits de scolarité et la loi 78. Il avait été pris à partie sur le fil Twitter quelques jours plus tôt pour avoir appuyé le  gouvernement dans le conflit étudiant.

Monsieur Rozon a le droit d’appuyer publiquement le gouvernement, tant en qualité de fondateur du plus grand festival du rire que comme citoyen. Mais dans la réalité, ce que tout le monde a retenu, ce n’est pas sa position citoyenne mais celle de l’homme d’affaires.

En communication, on appelle ça de la perception. Qu’elle soit bonne ou mauvaise, qu’elle soit biaisée ou pas, peu importe. La perception, ça colle à la peau. Du côté des étudiants, peu importe l’affiliation (CLASSE, FEUQ, FECQ) et la couleur du carré (rouge ou vert), la cause est entendue : Gilbert Rozon prend le parti du gouvernement.

Approche différente

On remarque, au passage, que le président fondateur de JPR a fait tout le contraire de son vis-à-vis des FrancoFolies, Alain Simard. Monsieur Simard n’a jamais pris position dans le conflit étudiant, présumant d’emblée que les manifestations n’allaient pas perturber son festival. Il a vu juste.

À la limite, la casserole est devenue « l’instrument » le plus populaire lors des spectacles extérieurs des Francos. Deux festivals, deux présidents aux personnalités différentes bien implantés au cœur de la culture montréalaise et québécoise, mais deux approches distinctes.

Lors du premier week-end de juin, Gilbert Rozon laisse savoir qu’il désire rencontrer les leaders des associations étudiantes afin de discuter des conséquences économiques sur la métropole de leurs actions répétées (les manifestations).

Craintes de répercussions envers son propre festival qui approche? Volonté réelle d’amorcer un dialogue? Difficile à cerner, mais la volte-face a de quoi surprendre. Quelques semaines après avoir choisi légitimement son camp, Monsieur Rozon semble prêt à jouer au médiateur alors que le gouvernement vient de rompre les négociations avec les associations étudiantes. Le signal envoyé est contradictoire.

La CHI voit le jour

Le 6 juin, on apprend que des humoristes (Mario Jean, François Massicotte, Daniel Lemire, Laurent Paquin, Jean-François Mercier, Claudine Mercier, Guy Nantel, André Sauvé, Mike Ward et Emmanuel Bilodeau) forment la CHI et annoncent la tenue d’un spectacle bénéfice, conçu par Daniel Thibault et produit par Luce Rozon, au profit des associations étudiantes au théâtre Saint-Denis le 18 juin.

La sœur de Gilbert précise qu’elle ne partage pas la position de son frère sur le conflit étudiant afin d’expliquer son implication. Comme tant de familles au Québec depuis des mois, la famille Rozon est déchirée par cette crise sociale. Il y a quelque chose de sain de voir que l’on peut cohabiter sous un même toit (JPR) et avoir des opinions divergentes. Et puis, il n’y a quand même pas que des artistes issus du monde de la musique qui peuvent appuyer la cause étudiante.

Mais la perception a-t-elle changé? On note ici que les humoristes sont des assidus des festivals JPR, que la productrice en est partie prenante et que cette annonce survient trois jours après que Gilbert Rozon ait manifesté son désir de rencontrer les étudiants. Incidemment, seule Martine Desjardins, la présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), a rencontré Monsieur Rozon.

Traitez-moi de naïf, mais je ne crois pas une seconde à une théorie du complot, à un spectacle qui aurait été mis sur pied pour bien paraître auprès de la cause étudiante, histoire de rebâtir les ponts entre JPR et les associations étudiantes. Je crois fermement que ceux qui ont donné leur temps et leur talent à la réalisation de ce spectacle l’ont fait de façon sincère. Sauf que je crois aussi que bien des gens – notamment des étudiants – n’ont pas fait la distinction. Perception, disais-je plus haut.

Le refus

Donc, acte et spectacle. Puis, le 23 juin, on apprend que certains membres de la CLASSE ont trouvé que des humoristes avaient tenus des propos « racistes, sexistes et xénophobes » durant le spectacle et qu’ils remettent en cause le versement des fonds à leur association.

Là, les spéculations vont bon train. Parle-t-on d’une poignée d’étudiants, de la majorité d’entre eux, ou des membres les plus radicaux de la CLASSE. Je l’ignore… et vous aussi. Mais la stupéfaction de la population face au refus de la CLASSE d’accepter l’argent des humoristes pour des fins juridiques de contestation devant les tribunaux en a surpris plus d’un, à commencer par les humoristes eux-mêmes qui n’ont pas apprécié. Guy Nantel, notamment, a été très actif sur le fil Twitter.

J’ignore ce qui a été dit sur scène lors de ce spectacle, je n’ai pas assisté à la prestation. Mais j’ai l’impression que certains étudiants ont pour leur part oublié le contexte de sa création. Il ne s’agit pas ici d’une tournée établie et rodée devant des publics cibles, mais d’un spectacle où une bonne partie des numéros et des sketches ont été créés à quelques jours d’avis, à chaud et en concordance avec l’actualité. Avec tous les risques que cela comporte… Cela n’excuse pas ce qui a pu se dire sur les planches, mais comme on l’a vu lors des manifestations, personne n’est à l’abri d’un dérapage.

Peut-être que la CLASSE, dont le processus démocratique exige un retour en assemblée pour chaque position officielle, aurait dû faire voter ses membres avant la tenue du spectacle. Un vote en ce sens est prévu lors de leur prochaine assemblée. Qui sait? Il y aura peut-être un autre spectacle de la CHI dont les bénéfices pourraient être versés à la CLASSE. J’en doute.

L’ironie, c’est que personne n’était de mauvaise foi dans cette entreprise. Mais des perceptions bien ancrées, un canal de communication déficient et quelques propos malheureux ont fait dérailler toute l’affaire.