Blogue de Philippe Rezzonico

La crise du spectacle au Québec se profile

vendredi 15 juin 2012 à 15 h 08 | | Pour me joindre

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Le constat s’est imposé, mardi, quelques instants après être entré au Club Soda pour assister à la présentation des Variations fantômes, de Philippe B et du Quatuor Molinari. « Tiens… Une salle comble », me suis-je dit. Et c’est là que j’ai réalisé que nous étions à la sixième soirée des FrancoFolies et que je voyais mon tout premier spectacle dans une salle archibondée.

Par Philippe Rezzonico

Il faut toujours être prudent quand vient le temps de mesurer la fréquentation en salle d’un festival. On a beau voir une quantité considérable de prestations – plus de 30 dans mon cas –, on ne peut être dans toutes les salles simultanément, et notre parcours est forcément tributaire de notre perception.

Cela dit, en huit jours aux FrancoFolies, je n’ai que vu que trois salles combles dans le quartette formé du Théâtre Maisonneuve, du Métropolis, de L’Astral et du Club Soda, soit les spectacles de Philippe B, de Marie-Pierre Arthur et de Marc Déry. Un bilan nettement inférieur à ma moyenne annuelle au terme de 17 années consécutives de couverture du festival montréalais.

Des exemples?

Théâtre Maisonneuve (capacité maximale, 1400 places) : Catherine Major avait un parterre rempli à craquer, mais pas une salle comble. On parle pourtant du spectacle d’ouverture. Il y avait trois rangées complètes de libres au parterre pour Hugues Aufray, qui n’était pas venu aux Francos depuis 17 ans. Et on ne vous parle pas de la corbeille et du balcon… Michel Fugain? Balcon vide.

Métropolis (2300 places) : Pour Cœur de pirate, il y avait une configuration tables et sièges sous le balcon – c’est environ 300 festivaliers – et le parterre était à demi plein. Nous n’étions pas 1500. Mais il s’agissait de la supplémentaire. Il y aura plus de monde vendredi. Bénabar, qui n’était jamais venu jouer à Montréal, a généré un bon parterre, quoique pas tassé à outrance, et les deux derniers paliers sous le balcon étaient déserts. Sous la barre des 2000 billets vendus. Thomas Fersen? Quand j’ai trois pieds de distance avec n’importe quel spectateur sur le plancher pour prendre des notes, c’est très, très aéré.

Même Ariane Moffatt était un peu en deçà de la salle comble. Pas de beaucoup. Environ 2000 spectateurs dans la place. Mais quand même… Pour tout vous dire, rarement me suis-je autant ennuyé du Spectrum et de sa capacité maximale de 1200 places que cette année.

On poursuit…

L’Astral (350 places) : Richard Séguin, qui présentait les deux derniers spectacles de sa tournée aux Francos, ne jouait pas à guichets fermés le premier soir. Domlebo et son concept casse-gueule Chercher noise? Nous étions environ 150. Et je suis généreux…

Club Soda (550 places assises) : Jean-Louis Murat n’a pas fait le plein le premier soir, et c’était presque désert le deuxième. Étions-nous une centaine, samedi? Je ne pense pas.

Entendons-nous bien… Je ne dis pas que les salles étaient vides. Loin de là. Je le répète, je n’étais pas partout. D’ailleurs, pour des producteurs, des salles remplies à 70 ou 75 % sont rentables. Je doute fortement que les Francos soient dans le rouge. Mais le volume de spectateurs payants observé depuis une semaine est nettement à la baisse en regard du passé. On ne peut le nier.

Quelles conclusions doit-on en tirer?

Une baisse d’engouement envers l’expression musicale francophone sous toutes ses formes?

C’est peu probable. Il fallait voir les marées humaines pour Groovy Aardvark, Lisa LeBlanc, Kaïn, Plume ou Robert Charlebois, des genres assez différents, il faut avouer. Et attendez-vous à la même chose ce soir, alors que Loco Locass va faire fondre le bitume de la place des Festivals. Sauf que les prestations extérieures sont gratuites.

Est-ce que les Francos ont mis à l’affiche trop d’artistes (Major, Séguin, Moffatt, Cœur de pirate, Philippe B, Vincent Vallières) dont les spectacles ont été présentés à Montréal au cours des six ou huit derniers mois (Coup de cœur francophone, Montréal en lumière)? Peut-être, mais les FrancoFolies s’assuraient ainsi d’un gros volume de spectateurs.

La clientèle étudiante collégiale et universitaire a-t-elle passé plus de temps à manifester qu’à aller voir des spectacles en salle? Difficile à mesurer, mais elle se faisait surtout voir dans la rue.

Est-il possible que la multiplicité des festivals et l’offre de spectacles gargantuesque dans la métropole québécoise mènent à une fragmentation du public? Assurément.

Les travaux interminables dans le Quartier des spectacles – on a la paix cette année mais le public conserve de mauvais souvenirs -, le stationnement limité et la difficulté d’accéder à Montréal par ses ponts congestionnés sont-ils des facteurs qui rebutent des festivaliers potentiels de l’extérieur? Sûrement.

Les salles de spectacles des Rive-Nord et Rive-Sud grugent-elles des parts de marché aux festivals montréalais? Oui.

Gros nuages à l’horizon

Au fond, les FrancoFolies sont prises avec les mêmes problèmes d’accessibilité que les autres festivals montréalais, mais avec une réalité différente : leur public potentiel ne se limite pas à l’île de Montréal, contrairement au Festival de jazz dont l’épicentre québécois est vraiment situé dans la métropole.

Les chiffres annuels de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec le confirment : il y a un lent – mais réel – déclin dans l’achalandage des salles de spectacles qui présentent des artistes francophones. Après la crise du disque durant la première décennie des années 2000, la crise du spectacle au Québec est un concept avec lequel il faudra apprendre à vivre dans la deuxième.

Les FrancoFolies pourraient-elles envisager de réduire la durée de leur festival de 10 jours à une semaine, par exemple? Ils devront peut-être se poser la question un jour ou l’autre, mais pas pour l’instant. Sûrement pas à la veille de leur 25e festival, prévu en 2013 après une cuvée 2012 qui aura été excellente, rayon qualité de spectacles.