Blogue de Philippe Rezzonico

Pour quelques dollars de plus

mercredi 16 mai 2012 à 13 h 50 | | Pour me joindre

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Par Philippe Rezzonico

Brad Pitt à 2000 $ 2500 $, ou 3000 $? Non, non… Il ne s’agit pas des enchères d’un encan pour une cause caritative où celui qui mise la plus forte somme partage un repas en tête-à-tête avec l’acteur américain. À la limite, ça serait plutôt sympathique. Malheureusement, il s’agit des sommes que devront potentiellement débourser les représentants des médias canadiens s’ils veulent discuter de 15 à 20 minutes avec le beau Brad durant le 65e Festival de Cannes qui s’est amorcé mercredi.

Brad Pitt, au Festival international du film de Toronto.

Cette décision, rien de moins que stupéfiante, a été prise par le distributeur canadien Alliance pour deux de ses films en compétition cette année : Killing them softly, qui met en vedette Brad Pitt et James Gandolfini, ainsi que On the road, avec Sam Riley et Kristen Stewart.

Le distributeur a fait part de cette politique de façon confidentielle aux journalistes canadiens qui avaient confirmé leur présence sur la Croisette. Brian D. Johnson, du Maclean’s, et Liam Lacey, du Globe and Mail, ont éventé l’affaire qui a fait grand bruit dans le monde des médias.

Alliance – qui a causé quelques vagues ces jours-ci avec l’embargo critique touchant le film Laurence anyways, de Xavier Dolan – défend sa position en expliquant que les coûts engendrés par le distributeur pour amener les vedettes de ses films à Cannes sont de plus en plus élevés. Il est vrai que les célébrités arrivent en France avec leur coiffeur et leur maquilleur. Il faut bien loger tous ces gens-là…

Gros joueurs

Sans surprise, à peu près tout le monde est monté aux barricades. Maclean’s, le Globe and Mail, le Toronto Star et le National Post ont annoncé d’emblée qu’ils n’allaient pas se plier à cette pratique. Le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Brian Myles, a qualifié la situation de préoccupante, notant que les médias n’avaient pas à payer pour avoir accès à de l’information et qu’à ce petit jeu, seuls les gros médias auront accès aux célébrités.

Dans les faits, du moins dans le milieu du cinéma, c’est pratiquement déjà la réalité. À quelques exceptions, notamment lors de visites de plateaux de tournage au Québec, ce sont presque toujours des gros joueurs qui ont accès à ces vedettes ou alors des médias spécialisés en cinéma.

Remarquez, cela dépend de votre définition de «gros médias», définition qui peut varier d’un pays ou d’une ville à l’autre. Mais je pense notamment à ceux qui asssitent régulièrement aux rencontres de presse à Los Angeles ou à New York. Ce sont aussi des habitués de Cannes.

Soyons sérieux… Qui a – vraiment – les moyens de payer 3000 $ pour Brad Pitt? Un réseau de télévision privé comme Entertainment Tonight ou son équivalent européen? Possible. Un quotidien avec le prestige du New York Times ou du britannique The Gardian? Peut-être. Un magazine à tirage international comme Esquire? Probablement.

Peu d’élus

Mais dans le contexte de décroissance généralisée qui frappe les médias traditionnels depuis quelques années, il n’y aurait qu’une poignée d’élus même si cette pratique était appliquée partout sur la planète. Les télévisions publiques comme la BBC ou Radio-Canada n’ont pas le droit moral de verser de telles sommes et je doute que des médias appartenant au privé qui ont dépêché plus d’un représentant à Cannes comme certains réseaux de télé ou quotidiens veuillent hausser leur budget de dépenses déjà considérable à coups de tranches de 2000 ou 3000 $ au quotidien.

En fait, je pense surtout que les médias canadiens et québécois présents à Cannes – qui devaient confirmer les demandes d’entrevues à Alliance il y a deux semaines  – vont passer leur tour pour deux raisons fondamentales : ne pas provoquer de précédent et espérer que cette pratique discutable n’aura pas de suite. Également parce que tout ce beau monde sera disponible au Festival du film de Toronto en septembre, et ce, gratuitement, puisque c’est Alliance qui organise les rencontres. Il reste quand même les conférences de presse de Cannes, qui, je crois, ne sont pas payantes.

Des observateurs verront peut-être cette histoire comme une tempête dans un verre d’eau, une situation unique et particulière à un festival de prestige qui ne se reproduira plus. Mais cela soulève implicitement un autre malaise, peut-être plus profond. Est-ce que, tout simplement, les vedettes de cinéma en ont marre de répéter le même bla-bla d’une tournée promotionnelle à une autre et que cette politique ne sert qu’à décourager les médias? Pas exclu, même si ça relève de la pure hypothèse.

Il faut savoir que pour un George Clooney, un John Travolta ou un Viggo Mortensen qui prennent un réel plaisir à l’exercice du question-réponse, il y a des Anthony Hopkins, Nicole Kidman, Kevin Spacey, Robert DeNiro ou Jodie Foster qui se présentent à contrecœur à ces rencontres formelles – quand ils s’y présentent -, uniquement parce que c’est stipulé dans leur contrat.

Mais pour vérifier cette hypothèse, il faudrait que je pose la question aux vedettes elles-mêmes. Or, je n’ai pas 3000 $ à débourser pour parler à Brad, ni même à sa conjointe, une fort Jolie madame.

Dossier : Festival de Cannes 2012