Blogue de Philippe Rezzonico

La futilité de l’embargo culturel à l’ère du 2.0.

mardi 15 mai 2012 à 10 h 38 | | Pour me joindre

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Par Philippe Rezzonico

Le sujet revient périodiquement sur le tapis. D’ordinaire, quand une œuvre artistique est attendue avec impatience par le public et qu’elle provoque un engouement considérable auprès des médias. C’est le cas ces jours-ci avec le plus récent film de Xavier Dolan, Laurence anyways. Les embargos culturels ont-ils encore leur place à l’ère des médias sociaux? Vraiment pas.

Les journalistes, critiques, blogueurs et représentants de médias spécialisés en cinéma qui se sont présentés lundi matin pour le visionnement de Laurence anyways au cinéma Excentris de Montréal, devaient signer une lettre par laquelle ils s’engageaient formellement à ne rien dévoiler du contenu du film du prodige québécois d’ici au vendredi 18 mai.

Toutes les semaines, les médias sont invités aux projections d’une poignée de films qui sortent en salle le week-end suivant et personne ne signe rien du tout. Il y a déjà eu des précédents pour des films internationaux comme Harry Potter ou The social network, mais ils sont rarissimes pour les films québécois.

Version officielle de la part des représentants du distributeur Alliance : le Festival de Cannes n’aime pas la concurrence. Comprendre ici que Laurence anyways est présenté le vendredi 18 mai à Cannes, journée de sortie simultanée sur les écrans québécois. Le long métrage a beau ne pas être présenté en compétition officielle dans l’Hexagone, les dirigeants du plus prestigieux festival de cinéma du monde ne veulent pas être « devancés » par d’autres réactions. Du point de vue du distributeur canadien, c’est défendable. Du point de vue médiatique, c’est futile.

Contenu éventé

Il faut savoir que de nombreux collègues travaillant pour des quotidiens montréalais ont déjà vu le film au préalable en raison des entrevues qu’ils avaient à faire avec Xavier Dolan. Normal. Aucun journaliste ou critique digne de ce nom n’accepterait de parler à un réalisateur sans avoir vu son film, moi le premier.

Or, les entrevues fleuves parues le week-end dernier contenaient à des degrés divers des éléments critiques, ne fut-ce que pour orienter la discussion. Pas de surprise là non plus. Tout journaliste veut faire le meilleur papier qui soit. Mais les balises des éléments critiques deviennent soudainement plus floues.

Xavier Dolan, lors de son passage à Cannes en 2010.

On savait donc déjà lundi matin que le film de Dolan porte sur un couple au sein duquel l’homme veut devenir femme, que Suzanne Clément s’offre un affrontement mémorable dans un restaurant avec une serveuse interprétée par Denise Filiatrault, que le scénario de Dolan est visuellement fort détaillé, que son cadrage est meilleur que jamais – qu’il s’agisse de plans fixes ou de ralentis -, que la séquence du bal est à jeter par terre, etc.

Imaginez les fuites maintenant, après la présentation de la première avec tapis rouge lundi soir à Montréal…. On peut présumer qu’il va y avoir quelques tweets et commentaires Facebook portant sur le sujet d’ici vendredi, provenant de cinéphiles et d’invités. Même si on a gentiment demandé aux 800 personnes présentes de ne pas le faire.

Que voulez-vous… Nous sommes à l’ère des médias sociaux. Que les messages twitter soient émis à partir de comptes perso plutôt que sur des comptes d’organismes de presse n’y change rien.

Six ou huit mois avant une sortie

C’est d’autant plus curieux qu’au Festival du film de Toronto, par exemple, on visionne des films au mois de septembre qui sortiront en salle l’année suivante, on assiste au point de presse dans l’heure qui suit la projection et on parle quelques fois avec le réalisateur dans l’après-midi. Et on publie tout ce qu’on veut (le jour même, le lendemain ou dans trois mois….), même si le réalisateur modifie par la suite le montage pour la version définitive.

Dans le monde de la musique, un milieu qui a été touché par le piratage bien avant celui du cinéma, nombre de groupes font désormais entendre en totalité leurs nouvelles compositions sur leurs sites web, histoire d’inciter les mélomanes à les acheter. Même les chanteurs ou groupes qui ne le font pas voient fréquemment leurs nouveaux titres apparaître dans le cyberespace bien avant leur sortie. Le cinéma va devoir rapidement composer avec cette réalité : quand tu fais des projections sur grand écran, tu éventes ton contenu. Point.

L’ironie – à moins que le film ne soit un lamentable navet -, c’est que tout commentaire, apport critique ou élément révélé sert essentiellement à mousser le long-métrage. Pourquoi le distributeur se priverait-t-il d’une telle promotion à deux ou trois jours de la sortie mondiale du film?

Et puis, dans ce cas bien précis, en présumant que la date de projection de Laurence anyways était fixée à Cannes depuis un certain temps déjà, il aurait suffi de programmer le film en salle au Québec la semaine prochaine (25 mai) pour éviter tout ce débat, non?

Un embargo culturel à l’ère du 2.0 ? Dépassé.

Voici le reportage de Claude Deschênes sur le sujet.