Billets classés sous la catégorie « Économie internationale »

Voilà, c’est la Banque mondiale qui l’affirme. Les gens dans le déni devront encore se chercher des arguments. Cette institution, qui n’est pas reconnue pour vouer un culte aveugle à Marx, Keynes ou Krugman, nous dit que de lutter contre les changements climatiques, ce sera bon pour l’économie!

Une étude publiée lundi par la Banque mondiale vient s’ajouter au tonitruant consensus scientifique sur les changements climatiques, alors que 97 % des études en reconnaissent l’existence.

« Les coûts grandissants de la dégradation environnementale dans plusieurs pays en développement menacent de plus en plus les objectifs de la Banque mondiale, qui sont ceux de réduire la pauvreté et de mieux répartir la prospérité », peut-on lire dans le rapport.

Selon une étude récente, 5,7 % du PIB de l’Inde en 2009 a été perdu dans la dégradation environnementale, avec environ 3,3 % attribuable aux émissions polluantes atmosphériques. En Chine, l’importante pollution de l’air étouffe le développement socioéconomique régional.

La Banque mondiale évoque trois études de cas portant sur les impacts de politiques législatives et fiscales qui seraient adoptées pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Pour y arriver, l’étude évoque des politiques en matière de transport et d’efficacité énergétique industrielle, électronique et immobilière. Ces études portent sur six régions : les États-Unis, la Chine, l’Union européenne, l’Inde, le Mexique et le Brésil.

Ainsi, ces politiques permettraient d’ajouter de 1800 à 2600 milliards de dollars au PIB annuel mondial en 2030. Environ 94 000 naissances prématurées liées à la pollution de l’air seraient évitées. Ces politiques pourraient également éviter la production de 8,5 milliards de tonnes métriques de CO2 et permettraient l’économie de 16 milliards de kWh d’énergie. C’est comme si on enlevait de la route deux milliards d’automobiles!

« À elles seules, ces politiques représenteraient 30 % de la réduction totale nécessaire en 2030 pour limiter l’élévation de la température de la planète de 2 degrés Celsius. »

En faisant écho à cette étude, le Guardian de Londres a choisi de publier une photo du premier ministre du Canada Stephen Harper, qui disait récemment qu’il était difficile d’imposer des restrictions pour des raisons environnementales, de crainte de nuire à la croissance de l’emploi et de l’économie. L’étude de la Banque mondiale pourrait lui inspirer de nouvelles réflexions sur cet enjeu.

À lire aussi : Les changements climatiques coûteront des milliards aux États-Unis.

Le Canada possède les réserves de pétrole les plus importantes du monde avec l’Arabie saoudite et le Venezuela. Ces réserves sont actuellement estimées à 175 milliards de barils, soit environ 75 ans de production au rythme prévu en 2030. C’est énorme! Et que vous soyez ou non pour le développement de cette énergie fossile, le Canada a fait le choix très clair de produire encore plus de pétrole à l’avenir.

La décision d’Ottawa sur le projet de pipeline Northern Gateway s’inscrit dans une stratégie tous azimuts visant un accroissement de la production et des exportations. La croissance de l’un ne va pas sans l’autre, de là la vaste offensive canadienne pour de multiples projets d’oléoducs, vers Kitimat puis Burnaby en Colombie-Britannique, vers le golfe du Mexique avec le projet Keystone XL, vers le Midwest américain, puis vers l’est du Canada, en passant par le Québec. On tire dans toutes les directions.

La production actuelle du Canada est de 3,5 millions de barils par jour. D’ici 15 ans, ce niveau de production devrait augmenter de plus de 80 % à 6,4 millions de barils par jour. En ce moment, 1 baril sur 4 est destiné à des raffineries canadiennes. Le reste est exporté aux États-Unis.

Le potentiel sur le marché canadien est intéressant, mais les pétrolières visent à augmenter leurs exportations vers les États-Unis, mais aussi vers l’Asie. En raison du manque de débouchés en ce moment, le pétrole canadien se vend environ 20 $ moins cher que le pétrole américain, dont le baril dépasse les 100 $.

L’Association canadienne des produits pétroliers a déterminé les marchés supplémentaires possibles pour le pétrole albertain, dans la mesure où des pipelines sont ajoutés :

  • 640 000 bpj : c’est ce qu’importent les raffineries du Québec et de l’Atlantique, c’est environ 90 % du pétrole raffiné dans l’est du pays;
  • 680 000 bpj : c’est l’ajout possible de pétrole que le Canada pourrait exporter vers les raffineries américaines du golfe du Mexique. En ce moment, ces installations raffinent 8 millions de barils par jour, dont 2 millions provenant de pétrole importé. L’association est d’avis que le Canada pourrait remplacer 680 000 barils par jour de ce pétrole importé;
  • 465 000 bpj : c’est le potentiel d’exportations pour les pétrolières canadiennes vers les raffineries du Midwest américain actuellement en rénovation pour transformer davantage de pétrole lourd;
  • 100 000 bpj : vers les raffineries les États de Washington et de Californie;
  • 100 000 bpj : vers les raffineries de la côte est américaine, qui ajouteraient à leur capacité.

À cela, le Canada vise aussi la Chine et l’Inde. En ce moment, la demande en pétrole importé des deux pays émergents les plus importants du monde est de 9,7 millions de barils par jour. Projection pour 2030? 17,7 millions! Le Canada veut une part du gâteau.

Stephen Harper a été très clair : « Aucun pays, quoi qu’ils en disent, ne veut entreprendre des actions sur le changement climatique qui détruiront les emplois et la croissance […] Nous sommes juste un peu plus francs à ce propos. »

Le premier ministre exprime une inquiétude réelle : la réduction des gaz à effet de serre (GES) pourrait-elle entraîner un ralentissement de l’économie? La question est légitime. Mais il faut se poser aussi une autre question : la hausse continue des GES, notamment par l’exploitation des sables bitumineux, pourrait-elle nuire davantage à l’économie dans 30 ans, dans 50 ans, dans 75 ans?

Taxer le carbone, pas la richesse!

Mercredi 11 juin 2014 à 13 h 38 | | Pour me joindre

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Le Canada ne fait pas ce qui doit être fait en matière de politiques environnementales, selon l’OCDE. Dans un rapport publié en marge de la Conférence de Montréal, l’organisme expose clairement la faiblesse du gouvernement canadien sur le plan de la taxation du carbone. Comme nous l’a expliqué le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria, dans une entrevue qui sera diffusée mercredi soir à 18 h 30 (HAE) à RDI économie, les gouvernements n’aiment pas parler de taxe parce que ce n’est pas très gagnant dans les urnes!

Or, sur 34 pays membres de l’OCDE, le Canada est en queue de peloton avec les États-Unis et le Mexique pour ce qui est de la taxation des émissions de gaz à effet de serre. L’OCDE recommande d’utiliser des « instruments économiques pour tarifer les émissions de carbone ». Idéalement, c’est une taxe carbone qui devrait être adoptée, selon Angel Gurria. Une bourse du carbone est aussi une possibilité, mais l’expérience n’a pas été très concluante jusqu’à maintenant en Europe, rappelle le secrétaire général de l’OCDE.

À RDI économie mardi soir, le professeur Pierre-Olivier Pineau est venu expliquer toutefois que ce marché d’unités de carbone avait du potentiel. Dans la mesure où plusieurs États et provinces devaient se joindre à un marché continental du carbone, l’objectif ultime, qui est celui d’abaisser nos émissions de gaz à effet de serre, pourrait être atteint. Le gouvernement du Québec participe à ce marché depuis janvier. La Californie aussi. Des enchères d’unités ont eu lieu en mai.

Le principe est simple : le gouvernement autorise l’émission d’un nombre précis d’unités de carbone. Ce nombre est appelé à baisser d’année en année, afin de réduire les émissions annuelles. Une entreprise qui émet des gaz à effet de serre à un niveau plus élevé que prévu doit acheter des unités dans le marché organisé. Dans ce même marché, des entreprises peu polluantes peuvent vendre leurs unités à celles qui en ont besoin.

Le Canada a promis de réduire ses émissions de GES de 17 % en 2020 par rapport au niveau de 2005, sans s’engager toutefois sur le plan international, car il s’est exclu du protocole de Kyoto.

Cela dit, si l’OCDE parle de taxe carbone aujourd’hui, il ne faut pas croire que l’organisme vient de tomber en amour avec les impôts et les charges fiscales. À une question sur les solutions proposées par l’économiste Thomas Piketty pour réduire les écarts de richesse, Angel Gurria a clairement dit que l’idée de taxer les patrimoines et les plus riches n’est pas très porteuse. L’OCDE mise sur la croissance inclusive, une croissance qui n’alimente pas les inégalités, mais qui améliore les perspectives pour tous quant à l’emploi, l’éducation et la santé.

Il faut taxer davantage la pollution, mais pas la richesse, nous dit donc l’OCDE. Qu’en pensez-vous?

Le Canada et les riches

Lundi 2 juin 2014 à 12 h 27 | | Pour me joindre

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Le Globe and Mail rapporte lundi matin que la rémunération totale des hauts dirigeants d’entreprises au Canada a augmenté pour une quatrième année de suite en 2013, une hausse de 11 %. Certains dirigeants ont touché des montants si élevés que certains pays du monde pourraient pratiquement en être jaloux.

La rémunération évaluée de Gerald Schwartz, grand patron d’Onex, donne le tournis. Il a obtenu l’an dernier une rétribution totalisant 88 millions de dollars. Combien? Oui, vous avez bien lu : 88 millions de dollars. C’est une hausse de 561 % par rapport à l’année précédente. Voici comment il arrive à ce montant.

Gerald W. Schwartz, PDG d’Onex, en 2013 :

  • Salaire de base : 1 339 611 $
  • Boni : 25 178 068 $
  • Options* : 61 399 347 $
  • Total : 87 917 026 $

Les autres dirigeants qui suivent dans le classement ne sont certainement pas à plaindre, bien que le plus proche concurrent de Gerald Schwartz à ce chapitre n’ait touché qu’une rémunération totale évaluée à 30 % de celle du patron d’Onex. En voici quelques-uns.

Les patrons les mieux rémunérés au Canada en 2013 :

  • Gerald W. Schwartz, Onex : 87 917 026 $
  • Nadir Mohamed, Rogers : 26 769 973 $
  • Michael M. Wilson, Agrium : 23 818 740 $

Le journal Les Affaires a réalisé aussi à la fin de la semaine dernière un classement des dirigeants les mieux rémunérés des sociétés québécoises en bourse. Le gestionnaire de portefeuille Carl Simard, de Médici, est allé plus loin en réalisant une étude de l’efficacité de ces différents dirigeants. Il a évalué le rendement du capital des investisseurs, la croissance des profits par action depuis quatre ans et les revenus du dernier exercice de l’entreprise en question.

Résultat : au jeu du rapport qualité-prix, les mieux payés ne sont pas les plus efficaces ou les plus « rentables ». Sur 45 patrons, voici les cinq mieux payés.

Les patrons les mieux rémunérés au Québec en 2013 :

  1. Jeffrey Orr, Financière Power : 11,2 millions de dollars (efficacité : 38e rang)
  2. George Cope, BCE : 11 millions de dollars (efficacité : 36e rang)
  3. Michael Roach, CGI : 8,8 millions de dollars (efficacité : 34e rang)
  4. Claude Mongeau, CN : 8,2 millions de dollars (efficacité : 31e rang)
  5. Alain Bouchard, Couche-Tard : 7,9 millions de dollars (efficacité : 32e rang)

Les faits sont têtus. Oui, les inégalités grandissent et, oui, les plus riches s’enrichissent. Et ce ne sont plus les groupes habituels qui s’en inquiètent ou seulement les économistes de gauche, c’est aussi l’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques. Dans une étude publiée à la mi-mai, l’organisme expliquait combien les plus riches touchent une part « disproportionnée » de la croissance des revenus depuis 30 ans. Et le Canada fait partie des pays où la portion de revenus qui va aux 1 % les plus riches est parmi la plus élevée.

Part de la croissance obtenue par les 1 % les plus riches (de 1975 à 2007) :

  • États-Unis : 46,9 %
  • Canada : 37,3 %
  • Royaume-Uni : 24,3 %
  • Australie : 22,5 %
  • Danemark : 2,5 %

Selon l’OCDE, les charges fiscales des plus riches ont baissé pendant cette période. On est passé d’une moyenne de 70 % « dans la moitié des pays de l’OCDE dans les années 70 » à environ la moitié de ce niveau dans plusieurs pays aujourd’hui.

Il est important de préciser que ces données rassemblées ici n’ont pas pour objectif de critiquer la richesse ou les riches. Les statistiques qui sont publiées dans ce billet de blogue portent sur la concentration de la richesse.

Et ces constats nous ramènent aux travaux de l’économiste Thomas Piketty, auteur du livre Le Capital au XXIe siècle. Les inégalités tendent à grandir davantage. Dans la mesure où la croissance des pays riches est appelée à demeurer faible, les écarts de richesse représentent-ils une menace à la cohésion sociale? Doit-on taxer les revenus plus élevés pour réduire la croissance de la richesse entre les mains d’un petit groupe de gens? Ou faut-il se réjouir de cet enrichissement privé, le valoriser et y voir une réussite du modèle capitaliste?

 

*Options : produit dérivé dont le prix d’achat ou de vente est déterminé à l’avance et que le propriétaire peut acheter ou vendre quand bon lui semble.

Le débat demeure entier : peut-on exploiter le pétrole du Québec tout en luttant contre les changements climatiques? Est-ce que ces deux réalités sont incompatibles? Oui, non, ça dépend où on se place.

Chose certaine, il est important d’en débattre. C’est ce qu’on a fait mardi midi à la Maison du développement durable à Montréal avec Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat du Québec, Steven Guilbault, directeur principal d’Équiterre, et Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. Bien sûr, Yves-Thomas Dorval appuyait l’exploitation potentielle du pétrole au Québec et, bien sûr, Steven Guilbault s’y opposait. On a repris l’échange à RDI économie mardi soir.

Mais, au-delà des points de vue de base, il y a des zones de convergence dans le débat et il est important de les établir :

  1. Il faut de nouveaux revenus au Québec pour dénouer l’impasse qui s’amplifie et sortir du « déficit structurel » tel qu’avancé par le ministre des Finances Carlos Leitao.
  2. Si le Québec a atteint les objectifs fixés à Kyoto, il faut continuer de réduire les émissions de gaz à effet de serre, c’est une réalité incontournable.
  3. Environnement et économie vont de pairs : peu de décisions qui s’inscrivent dans le cadre d’un développement durable peuvent se prendre aujourd’hui sans considérer les deux réalités : l’impact écologique, l’impact socioéconomique.

Une fois qu’on a dit ça, est-ce qu’on peut prétendre lutter efficacement contre les changements climatiques en décidant d’exploiter le pétrole d’Anticosti, et possiblement celui de la Gaspésie et du golfe Saint-Laurent?

Steven Guilbeault nous dit qu’il faut s’éloigner du pétrole. Il rappelle un rapport de l’Agence internationale de l’énergie publié récemment qui nous indiquait que pour éviter un réchauffement climatique supérieur à 2 degrés Celsius d’ici 2100, il ne faut pas exploiter deux tiers des réserves de pétrole sur la planète.

La concentration de CO2 était de 280 parties par million avant la révolution industrielle. Nous sommes aujourd’hui à 400 parties par million. Selon les études, à 450 parties par million, nous avons une chance sur 2 de dépasser les 2 degrés Celsius. À 550 parties par million, nous sommes à 3 chances sur 4. La Banque mondiale affirme qu’au rythme actuel, avec les efforts en place, nous nous dirigeons vers un réchauffement de 4 degrés Celsius en 2100.

Yves-Thomas Dorval affirme, pour sa part, qu’il a le même objectif que le directeur d’Équiterre : il faut réduire les émissions de gaz à effet de serre. Pour y arriver, il faut investir dans les énergies renouvelables, et pour investir massivement dans l’économie verte, il nous faut des moyens. Il est d’avis que l’argent généré par les ressources pourrait aider aux investissements dans le développement durable. Il affirme aussi que le modèle social du Québec, pour vivre et survivre, doit obtenir de nouveaux revenus. Il est possible d’exploiter nos ressources, pour lui, de façon responsable.

Quant à Pierre-Olivier Pineau, il s’est placé à mi-chemin entre Yves-Thomas Dorval et Steven Guilbeault. Le problème pour lui n’est pas dans la production, mais dans la consommation. Nous dépensons, au Québec, 1 milliard de dollars par mois en nouvelles voitures. Et les VUS sont de plus en plus populaires.

La solution, c’est dans la réduction de la consommation. Il faut réduire notre consommation pour ralentir la demande en pétrole. L’exemple à suivre, sur la planète, est le Danemark, affirme Pierre-Olivier Pineau. Le Danemark exploite ses ressources et réduit, par la même occasion, ses émissions de gaz à effet de serre. Les Danois réduisent également leur consommation.

J’ai posé la question à Steven Guilbeault : à partir de quel moment l’exploitation du pétrole est-elle acceptable? Soupir, et rire dans la salle. Honnêtement, dans le cadre de fortes balises environnementales, ce serait possible. Mais répondre à cette question, c’est s’éloigner du problème fondamental, nous a-t-il dit : il faut réduire notre consommation et notre production de pétrole, c’est vital.

La demande en pétrole augmente toujours, cela dit. Nous sommes à environ 92 millions de barils par jour sur la planète en ce moment.

Voilà.

Le retour du gaz de schiste?

Vendredi 23 mai 2014 à 11 h 59 | | Pour me joindre

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En annonçant qu’il voulait « amorcer une véritable et rigoureuse évaluation environnementale stratégique de l’ensemble de la filière des hydrocarbures », le premier ministre du Québec semble préparer le retour dans le débat public de l’enjeu de l’exploitation des gaz de schiste. Dans son discours inaugural, Philippe Couillard a dit vouloir « favoriser l’utilisation du gaz naturel en lieu et place du diesel et du mazout ».

Alors que le Parti québécois avait adopté un moratoire sur le gaz de schiste et semblait vouloir laisser la question en plan, pour quelque temps à tout le moins, le premier ministre Couillard voit les choses autrement. Mais il sait qu’il devra y aller lentement, par étapes, pour éviter de brusquer la population comme l’ont fait les gazières en 2010. Ça avait alors poussé le gouvernement Charest à stopper la machine.

La stratégie de Pauline Marois s’est concentrée sur le pétrole de l’île d’Anticosti. Philippe Couillard, lui, évite soigneusement de se prononcer sur ce projet, bien qu’il ait déclaré en février dernier qu’il était « favorable à l’exploitation des hydrocarbures de façon responsable ». À mon collègue Patrice Roy, mercredi, il a dit ceci : « On va vous revenir là-dessus prochainement. Je veux aborder la question globalement et non pas de façon ponctuelle […] On va présenter une approche cohérente et large des hydrocarbures. »

Comprenez bien : tout est sur la table.

Le gaz de schiste demeure attirant pour les gouvernements qui misent sur les ressources pour stimuler leur économie. Jeudi, un rapport de l’Institut géologique de Grande-Bretagne portant sur les gaz de schiste a été rendu public à Londres. Constat : il y a du gaz et du pétrole de schiste dans les entrailles du pays, et ces hydrocarbures pourraient éventuellement remplacer les réserves de la mer du Nord qui s’épuisent. Le ministre britannique de l’Énergie, Michael Fallon, a déclaré que « la Grande-Bretagne a besoin de plus d’énergie produite sur son sol. La mise en valeur des schistes apportera de l’emploi, des occasions d’affaires. »

Le discours du ministre britannique est clair et assumé. Le premier ministre Couillard dira-t-il la même chose dans quelques années?

Il y a quelques années, s’ajoutait au débat sur la sécurité et l’impact environnemental, la pertinence économique d’exploiter le gaz de schiste au Québec. Le prix du gaz naturel avait chuté et plusieurs affirmaient qu’on allait perdre beaucoup de temps et d’énergie à pousser sur une production qui provoquait autant d’opposition dans la population et qui allait rapporter peu à la société. Depuis, les prix remontent. De 2 $ le million de BTU à l’été 2012, le prix a atteint les 6 $ cette année avant de redescendre à 4,50 $.

Êtes-vous prêts à reprendre le débat?

Thomas Piketty sera à RDI économie jeudi, à 18 h 30 (HAE), sur ICI RDI. C’est noté?

Thomas Piketty est la vedette de l’heure dans le monde économique, on s’en est parlé dans les derniers jours. Je suis en pleine lecture de son livre pour l’entrevue. Quantité de gens se sont prononcés jusqu’à maintenant sur son livre : certains dévorent et savourent. D’autres critiquent, cherchent des failles et en trouvent. Le seul projet de taxer le capital et d’imposer davantage les revenus élevés pue au nez de certains. Pour d’autres, c’est tout simplement de la musique à leurs oreilles.

Au-delà des idéologies et des idées toutes conçues d’avance, quelle est la valeur de cette proposition qui n’est, cela dit en passant, pas très neuve? Le riche travail de Piketty réside dans sa collecte de données, les recoupements qu’il fait et sa projection de voir les inégalités grandir encore à l’avenir. Mais, qu’en est-il de ses solutions?

« L’impôt mondial sur le capital est une utopie », admet Thomas Piketty dans son livre Le capital au XXIe siècle. Mais il faut aller de l’avant selon lui. Des entités régionales ou continentales doivent foncer et créer du mouvement. Les plus forts, l’Europe, les États-Unis, sont capables de taxer davantage, dit-il.

Par ailleurs, taxer les plus hauts revenus permettrait de ralentir la croissance des rémunérations extravagantes. Un revenu imposé à plus de 80 %, comme on l’a fait le siècle dernier essentiellement entre 1940 et 1980, ralentirait sérieusement la course aux fortes rémunérations entre les multinationales et entre les institutions financières.

« Le rôle principal de l’impôt sur le capital n’est pas de financer l’état social, mais de réguler le capitalisme, écrit Thomas Piketty. Il s’agit d’une part d’éviter une spirale inégalitaire sans fin et une divergence sans limites des inégalités patrimoniales, et d’autre part de permettre une régulation efficace des crises financières et bancaires. »

Il avance différentes possibilités de taxation.

1- Une taxe sur le capital – patrimoine de :

  • 0,1 % sur le patrimoine de 200 000 euros et moins;
  • 0,5 % de 500 000 à 1 000 000 d’euros;
  • 1 % de 1 million à 5 millions d’euros;
  • 2 % au-delà de 5 millions d’euros;
  • 5 ou 10 % au-delà de 1 milliard d’euros.

 2- Sur les revenus des plus riches, un taux d’impôt de :

  • 80 % sur les revenus de plus de 500 000 $ ou 1 000 000 $;
  • 50 % ou 60 % sur les revenus de plus de 200 000 $.

Ces taux ne disent pas tout des propositions de Thomas Piketty. Ça ne résume pas 950 pages, vous comprenez bien! On comprend tout de même où l’auteur veut en venir. Est-ce la voie à suivre pour réduire les inégalités, que celle de taxer lourdement les patrimoines et les hauts revenus? S’il est utopique de croire à ce projet, est-il encore plus utopique de penser qu’on puisse appliquer une telle stratégie sans provoquer de nouvelles contorsions pour contourner ce régime fiscal?

Qu’en pensez-vous?

C’est avec beaucoup d’appréhension que des gens de Lac-Mégantic voient arriver dans quelques semaines le premier anniversaire de la tragédie ferroviaire du 6 juillet. Différents événements sont prévus, mais tout se fera dans la sobriété. C’est un moment difficile pour plusieurs, qui doivent composer aujourd’hui avec des répercussions complexes et multiples : la phase de deuil qui se poursuit, les projets de reconstruction, l’attente de soutiens financiers et le retour du train depuis quelque temps, et celui du pétrole, possiblement dans peu de temps.

La Central Maine and Quebec Railway, nouveau nom de la MMA qui a été rachetée par la société américaine Fortress, négocie avec Lac-Mégantic pour assurer le transport ferroviaire et le retour éventuel des wagons de pétrole. La question d’une voie de contournement est aussi en négociations. Mais il n’est pas clair que Fortress s’avancerait à payer pour la construction d’un nouveau tracé.

En même temps, on a vu cette semaine trois employés de la MMA être arrêtés et accusés de négligence criminelle ayant provoqué la mort de 47 personnes. Beaucoup de gens ont réagi en posant la question : est-ce que ce sont les bonnes personnes qui sont accusées?

On a décidé de consacrer l’émission Tout se calcule (vendredi 16 h 25 HAE, à  ICI RDI) au pétrole et à la sécurité du transport dans la foulée des récents événements à Lac-Mégantic. La question : a-t-on fait le débat nécessaire sur le transport du pétrole?

Il y a eu Lac-Mégantic, il y a eu plusieurs autres déraillements et explosions en Amérique du Nord. Le transport de pétrole par train augmente rapidement, mais aucune instance ne s’est penchée sur l’impact humain, environnemental, social comme on le fait pour les oléoducs ou la plupart des projets qui ont des répercussions sur les communautés et les écosystèmes.

La pression du marché est forte : la demande augmente, la production augmente.

PRODUCTION DE PÉTROLE BRUT AU CANADA (en millions de barils par jour)

  • 2012 : 3,2
  • 2015 : 3,9
  • 2020 : 4,9
  • 2025 : 6,0
  • 2030 : 6,7

PÉTROLE BRUT CANADIEN PAR TRAIN

  • 2012 : 16 963 521 barils
  • 2013 : 45 866 808 barils (+170 %)
  • janvier-mars 2012 : 15 980 barils/jour
  • octobre-décembre 2013 : 146 047 barils/jour

Les chiffres sont clairs : la production est en hausse continuelle, et le transport par train est en forte progression. Cela dit, le ferroviaire demeure bien en deçà du transport par oléoduc. Et, on le sait, les pipelines comportent leur lot de risques. Différents incidents nous l’ont prouvé.

L’enjeu n’est pas de faire un débat polarisé : pipeline ou train? La question fondamentale est la suivante : a-t-on fait le débat nécessaire pour garantir la sécurité des citoyens?

Qu’en pensez-vous?

Marx, Piketty et le capital

Mercredi 7 mai 2014 à 16 h 55 | | Pour me joindre

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Thomas Piketty est un économiste français qui roule sa bosse depuis une vingtaine d’années dans les milieux universitaires. Docteur en économie, reconnu par ses pairs, excellent communicateur sur les enjeux socioéconomiques, le chercheur connaît aujourd’hui un succès inattendu avec la publication d’un livre sur les inégalités : Le Capital au XXIe siècle.

Son succès s’est d’abord affirmé chez lui, en France, l’an dernier, mais il s’est accéléré aux États-Unis dans les derniers mois. Son livre s’est retrouvé parmi les meilleurs vendeurs d’Amazon. Il est actuellement numéro 2 et se trouve dans les 100 premiers du palmarès depuis plus de 50 jours. C’est impressionnant puisque les propos de Thomas Piketty ne rejoignent pas nécessairement le courant économique dominant aux États-Unis. Thomas Piketty est de gauche, il est Français et il parle de hausse d’impôts!

L’économiste Éric Pineault, professeur à l’UQAM, lui-même de gauche, a lu le livre et juge qu’il est important pour deux grandes raisons. D’abord, Thomas Piketty reconstitue l’évolution des inégalités de revenus sur plusieurs siècles. Ce travail aide à mettre le contexte actuel en perspective.

Puis, il change le modèle d’analyse des inégalités en s’intéressant aux rapports de force dans l’économie entre travail et capital. Il montre que la rémunération du travail évolue en fonction de la croissance économique, tandis que le capital, lui, ne suit pas cette tendance. Son rendement n’est pas lié à la croissance économique. En temps de forte hausse du PIB, travail et capital peuvent progresser ensemble, mais en période de croissance plus faible, les inégalités semblent se nourrir d’un rendement du capital plus élevé que la croissance économique.

En fait, ce que Thomas Piketty démontre, nous dit Éric Pineault, c’est que l’accumulation de la richesse privée grandit en temps de croissance, au pire stagne en période de décroissance, alors que les états s’appauvrissent. Il n’y a pas de croissance du capital public, explique M. Piketty quand on regarde les données des grands pays industrialisés, dont le Canada, de 1970 à 2010.

L’économiste français dit que les richesses privées ont augmenté plus rapidement en pourcentage du PIB que n’a augmenté la dette publique depuis 20 à 30 ans. Et c’est de ça qu’il faut s’inquiéter selon lui, et non de l’endettement des pays qui a mené, ces dernières années, à des mesures d’austérité qui ont tué la croissance.

Dans une entrevue accordée à Europe 1, Thomas Piketty explique combien l’Europe s’est emprisonnée dans un modèle qui ne favorise pas la croissance. On ne peut pas avoir une monnaie unique et un territoire sans frontière, dit-il, sans avoir une harmonisation fiscale. L’Europe compte 18 systèmes fiscaux différents. C’est intenable. Si on veut taxer le patrimoine privé, il faut harmoniser les politiques fiscales européennes, explique l’auteur.

A-t-on raison de le comparer à Karl Marx, ai-je demandé à Éric Pineault? Non, me dit-il. Mais Thomas Piketty se place lui-même, en plusieurs endroits dans son livre, en dialogue avec Le Capital de Marx. Même s’il emprunte le titre du célèbre ouvrage, il n’est fondamentalement pas marxiste. Thomas Piketty légitime le rendement sur le capital. Il conçoit que le capital puisse être rémunéré.

Dans l’entrevue à Europe 1, il va plus loin : il faut un certain niveau d’inégalités pour assurer une croissance de l’économie. Mais, pas à l’extrême, précise-t-il. Un moment donné, ces inégalités deviennent nuisibles. C’est d’ailleurs ce que vient de constater l’OCDE en appelant en début de semaine à ce qu’on s’intéresse davantage à une forme de « croissance inclusive » plutôt qu’à la seule croissance de la production. Il faut mesurer et encourager la réduction des inégalités et investir en éducation pour lutter contre la pauvreté, dit un rapport publié lundi par l’OCDE.

L’économiste français mentionne aussi que l’inflation est un poison. C’est une forme de taxe sur les petits patrimoines, tandis que l’impôt sert à taxer davantage les gros patrimoines tout en protégeant les plus pauvres. Thomas Piketty rappelle que, de 1930 à 1980, le taux d’impôt aux États-Unis sur les revenus de plus de 1 million de dollars était de 82 % en moyenne. « Ça n’a pas tué le capitalisme américain », a-t-il déclaré. Avec une hausse du PIB de 4 ou 5 % par an, la montée des inégalités serait plus acceptable, selon lui. Mais pas à 1,5 %, la moyenne des dernières décennies.

M. Piketty fait face à des critiques. La plupart saluent son travail d’analyse, de récolte de données et d’explications. Certains, comme The Economist, sont d’avis que l’application des politiques proposées par l’économiste serait néfaste. Plus d’impôt réduirait les investissements à leur avis. « L’intérêt de M. Piketty à noyer les riches embrasse l’idéologie socialiste, écrit The Economist. Ça explique peut-être pourquoi Capital est un best-seller. Mais c’est un plan de match bien pauvre pour l’action. »

Vendre la SAQ ou Hydro?

Lundi 28 avril 2014 à 13 h 50 | | Pour me joindre

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En page 34 du rapport Godbout-Montmarquette sur les finances publiques, qui a fait couler beaucoup d’encre dans les derniers jours, il est évoqué la possibilité pour le gouvernement du Québec de vendre une partie de certains actifs, comme des sociétés d’État.

Voici le texte exact :

Dans l’éventualité où l’examen des programmes, des processus et des structures ne permettrait pas de dégager les sommes requises en matière de contrôle des dépenses, le gouvernement n’aurait pas d’autres choix, en l’absence de hausses d’impôt, que d’envisager de vendre des actifs. Les revenus touchés par la vente de ces actifs seraient nécessairement versés au Fonds des générations. La vente des actifs permettrait donc de réduire la dette. À titre d’exemple, le gouvernement pourrait songer à ouvrir jusqu’à 10 % du capital de la Société des alcools du Québec ou d’Hydro-Québec aux Québécois.

Le choix des mots est important. Les auteurs ne disent pas que la solution pour équilibrer le budget, c’est de vendre des actifs. Il y a des solutions avant d’arriver à une telle décision, disent-ils. Mais, cela dit, ils semblent émettre une opinion en affirmant que les seules options possibles sont une hausse d’impôt ou une vente d’actifs advenant l’impasse en matière de contrôle des dépenses. Comme si la colonne des revenus n’existait pas!

Certains auraient tendance à miser sur la hausse des revenus pour équilibrer le budget en investissant dans l’innovation, la productivité et les exportations. Le nouveau gouvernement a d’ailleurs déjà posé un geste pour stimuler l’économie et générer plus de revenus en créant un crédit d’impôt à la rénovation. La « stratégie maritime » et les modalités du « Plan Nord » auront sans doute pour objectif d’augmenter les revenus, la richesse et la productivité au Québec. Cette option est réaliste et doit certainement être considérée avant de vendre des actifs, en tout ou en partie.

Il faut dire que l’idée de vendre des actifs revient périodiquement au Québec. Certains sont convaincus depuis longtemps qu’il faut agir ainsi. L’IDEM a publié un rapport sur la question en 2009.

Maintenant, est-ce souhaitable?

Vendre des actifs réduirait certainement la dette et donc les intérêts à payer sur cette dette, ce qui participerait à un meilleur contrôle des dépenses. En vendant, pour quelques milliards de dollars, 10 % des actions de la SAQ, de Loto-Québec ou d’Hydro-Québec, le gouvernement du Québec réduirait sa dette tout en gardant le contrôle majoritaire de ces entités. En retour, il serait obligé de verser une partie des dividendes aux nouveaux actionnaires.

Il faut savoir que les sociétés d’État du Québec sont payantes et enrichissent le gouvernement depuis plusieurs décennies. Non seulement permettent-elles de financer les programmes sociaux, mais elles représentent des actifs de haute qualité pour le Québec. Aux agences de notation, le ministre des Finances ne fait pas qu’exposer les colonnes des dépenses et des revenus du gouvernement. Il leur parle de la dette du Québec, bien sûr, mais aussi de ses actifs et de ses outils économiques, comme les sociétés d’État et la Caisse de dépôt et placement.

Quand on possède un actif, il faut savoir l’utiliser. Tant que vous l’avez, vous êtes en mesure de l’exploiter pour en tirer un bénéfice ou l’utiliser comme une garantie ultime afin de maintenir votre crédit et des taux peu élevés. Hydro-Québec, la SAQ, Loto-Québec, la Caisse de dépôt et placement sont des institutions qui donnent de la force au Québec.

S’en départir, ne serait-ce que partiellement, aiderait sans aucun doute aux finances publiques du Québec à court et à moyen terme. Mais, à long terme, de façon structurelle, le Québec a-t-il les moyens de se priver de ces atouts exceptionnels? Sommes-nous si près du précipice?