Une commission parlementaire est prévue à Québec dans les prochaines semaines sur la pertinence d’instaurer une politique du prix unique du livre. Cet enjeu soulève plusieurs questions sur le commerce, la concurrence et les « produits » culturels.
Les économistes affirment généralement que le libre marché favorise la libre concurrence. Mais il est quand même étonnant de constater parfois qu’un marché encadré et réglementé peut parfois favoriser la concurrence alors que le libre marché peut mener à des oligopoles, soit un marché contrôlé par un très petit nombre de joueurs.
Il est clair que certaines règles ont un effet néfaste sur la concurrence. C’est le cas dans les télécommunications au Canada, longtemps un marché fermé aux sociétés étrangères et qui fait en sorte que les Canadiens paient plus chers que les autres pour leur service de téléphonie mobile. C’était le cas aussi dans le secteur aérien, dont le marché s’ouvre de plus en plus au bénéfice des voyageurs.
Cela dit, l’absence d’encadrement serré peut donner des résultats choquants. Quelques exemples : le marché de l’essence est l’objet de variations illogiques et inexplicables. Celui des frais bancaires fait rager tout le monde, alors que les 6 grandes banques canadiennes ont enregistré 30 milliards de dollars de profits en 2012. Et celui aussi de la bière mérite d’être souligné puisque le marché mondial ne cesse de se consolider et que le marché canadien est contrôlé essentiellement par deux géants, Anheuser-Busch InBev et Molson Coors.
Venons-en au secteur du livre. Devrait-on imposer un prix unique au Québec pour les livres afin d’éviter un décalage entre les gros joueurs, qui peuvent pratiquer des rabais importants, et les plus petits, aux marges plus fragiles?
Il s’est écrit beaucoup de choses sur le prix unique dans les dernières semaines. Et je pense qu’avant toute chose, il faut établir une base de discussion, essentielle et névralgique : le livre n’est pas un produit comme les autres. Le marché du livre, ce n’est pas celui du pneu, du sel de trottoir ou du balai à neige. Le livre est un produit culturel.
Or, l’UNESCO a adopté une résolution faisant en sorte « de reconnaître la nature spécifique des activités, biens et services culturels en tant que porteurs d’identité, de valeurs et de sens » en plus « de réaffirmer le droit souverain des États de conserver, d’adopter et de mettre en oeuvre les politiques et mesures qu’ils jugent appropriées pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles sur leur territoire ».
Difficile d’imaginer une telle résolution sur les pneus, le sel de trottoir ou les balais à neige! Mais le livre s’inscrit dans ce cadre-là, qui est bien plus complexe que celui du marché commercial ordinaire.
Il faut ajouter aussi qu’un prix unique aurait pour objectif de « protéger » le marché des livres québécois et celui de leurs plus grands ambassadeurs : les libraires.
Le cadre en place, on peut poser la question : est-ce que le prix unique favoriserait un marché concurrentiel du livre au Québec ou est-ce qu’une telle mesure entraînerait une hausse des prix du livre et réduirait ainsi les ventes?
Encore là, il faut aller un peu plus loin dans la réflexion. Veut-on promouvoir le prix le plus bas à la consommation ou veut-on encourager la viabilité d’une industrie sur tous ses paliers, de l’auteur au détaillant?
Autre question fondamentale : une règle comme celle du prix unique n’encouragerait-elle pas le maintien d’une industrie structurée et plurielle plutôt qu’un marché de plus en plus concentré entre les mains de gros joueurs? En contrepartie, est-ce qu’une telle règle tendrait à réduire la vente de livres de façon à nuire à l’ensemble du marché des libraires?
Et, en passant, la véritable menace pour les libraires ne viendrait-elle pas de la vente de livres par Internet?
Quand un géant de la vente au détail réduit ses prix au niveau du prix coûtant ou va même jusqu’à perdre de l’argent, l’objectif réel est de profiter de sa position dominante pour attirer une clientèle qui se rend chez les concurrents, généralement de bien plus petits joueurs. Il n’y a plus de concurrence dans un tel contexte. En fait, on détourne les « règles » de la concurrence.
Pour éviter une telle situation, il y a des organismes de surveillance et de réglementation, il y a des gouvernements qui changent les lois pour corriger ce genre de situation, il y a une intervention pour éviter une situation qu’on ne souhaite pas fondamentalement voir se produire. Si on est pour la concurrence, ça ne veut pas dire qu’on est contre l’intervention d’une entité extérieure.
Favoriser la concurrence, en fait, c’est s’assurer la présence d’un grand nombre de joueurs qui usent d’originalité et de créativité pour vendre leurs produits et attirer les clients. Par des stratégies diverses : marketing, publicité, etc.
En résumé, la commission parlementaire qui se tiendra bientôt à Québec devra tenir un débat ordonné sur la question du prix unique et se poser sérieusement la question sur le marché du livre québécois, l’avenir des libraires, l’intérêt des consommateurs et la concurrence. Bons débats en perspectives…
Plusieurs études sur le sujet :
http://www.iedm.org/files/note0213_fr.pdf
http://noslivresajusteprix.com/lettre-dopinion/
Des blogues aussi sur le sujet :
http://voir.ca/mathieu-poirier/2013/01/31/le-prix-unique-du-livre-quossa-donne/
http://www2.lactualite.com/pierre-duhamel/2012/12/19/livre-le-prix-unique-est-il-la-solution/
http://www.lesaffaires.com/blogues/sebastien-barange/la-lecture-en-cadeau/552362
http://www.lesaffaires.com/blogues/sebastien-barange/la-culture-n-a-pas-de-prix/548199