Blogue de Gérald Fillion

Le tabou de l’argent

jeudi 25 juin 2015 à 13 h 25 | | Pour me joindre

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S’il semble vrai que depuis la crise de 2008, les gens parlent plus d’économie, s’y intéressent davantage, il n’est pas clair en retour que l’argent n’est plus un tabou. C’est difficile de parler d’argent, de ses revenus, de la valeur des biens et des services, de se comparer et de se comprendre sur les questions financières. L’argent peut donner des ailes, mais aussi de la misère!

Il est tellement difficile de parler d’argent qu’on en vient même à constater qu’un très grand nombre de personnes n’ont aucune idée précise du revenu de leur conjoint. Le savez-vous, vous? Je vous pose la question : combien gagne votre époux-épouse-copain-copine?

Croyez-le ou non, selon un sondage réalisé par Fidelity aux États-Unis, 43 % des gens n’arrivent pas à dire combien leur partenaire gagne dans la vie! Et 10 % se sont trompés d’au moins 25 000 $ dans leur évaluation! En plus, le tiers des couples ne s’entendent pas sur l’argent disponible pour investir. La moitié n’a aucune idée du montant nécessaire à la retraite pour vivre convenablement.

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Quand madame gagne plus que monsieur

Le tabou s’explique peut-être, en partie, par le fait que bien des hommes ne veulent pas vraiment voir que leur concubine gagne plus qu’eux. L’économiste François Delorme m’a fait découvrir, dans le cadre de notre projet de rédaction de livre sur l’économie en 2013-2014, une étude de l’Université de Chicago. Cette dernière montre que « 50 % des répondants nés avant 1945 croient qu’il est problématique qu’une femme gagne un revenu plus élevé que son mari. Cette proportion baisse à 30 % pour les répondants nés entre 1946 et 1964 et remonte à près de 40 % pour ceux nés après 1965 […] Quand une femme gagne un revenu supérieur à celui de son conjoint, la probabilité de se marier diminue significativement. Et si, au cours d’une relation, une femme en vient à gagner davantage que son mari, il y a beaucoup plus de risques que leur union dure moins longtemps que si le mari avait continué d’avoir un revenu plus élevé ».

Ça peut ressembler à de vieux a priori, je vous entends réagir. C’est pourtant très sérieux et très réel. La situation des femmes ne cesse de progresser, mais les convictions, conscientes et inconscientes, avancent un peu plus lentement.

Parler d’argent

L’Autorité des marchés financiers (AMF) vient de lancer une campagne pour qu’on parle d’argent au Québec et pour faire en sorte que les gens s’intéressent davantage à ces questions. Dans son document exposant sa stratégie en matière d’éducation financière, l’AMF écrit que « plusieurs personnes prétendent que la société québécoise et sa majorité francophone subissent encore l’influence de certaines valeurs réfractaires à l’argent, notamment les valeurs judéo-chrétiennes ayant marqué plusieurs générations. […] À bien des égards, notre relation avec l’argent nous distingue des Canadiens des autres provinces ».

Dans son évaluation des comportements financiers des Québécois, réalisée à partir d’un sondage effectué auprès de « 1500 personnes responsables de la gestion des finances dans leur ménage », l’AMF nous apprend que « moins d’un Québécois sur deux (46 %) a fait l’exercice de vérifier si les sommes épargnées sont suffisantes pour la retraite ». Pourtant, trop de gens vivent pauvrement à la retraite.

Pour tenter d’améliorer la situation, l’AMF amorce cet automne une tournée des cégeps pour parler de surendettement, de fraude, de finances et d’économie. L’Autorité veut également relancer la promotion d’une trousse pour les professeurs du primaire, « Mes sous, j’y vois », afin de les aider à parler d’argent en classe. Des projets sont en développement aussi pour 2016 avec la Fondation PGL. Et des pressions sont toujours exercées pour faire accepter par le ministère de l’Éducation la réintroduction d’un cours d’éducation financière.

Le tabou de l’argent est tenace, nourri par des préjugés, peut-être aussi notre héritage judéo-chrétien et une forme répandue de désintérêt pour les questions financières. Pourtant, parler d’argent pourrait sans doute permettre à bien des gens de mieux comprendre leur situation, de participer davantage à la société et d’améliorer leur bien-être personnel.

Sources :

Fidelity : https://www.fidelity.com/bin-public/060_www_fidelity_com/documents/couples-retirement-fact-sheet.pdf

FILLION, Gérald et DELORME, François – Vos questions sur l’économie 75 questions – 75 réponses, Éditions La Presse, 231 p.

Marianne Bertrand, Emir Kamenica et Jessica Pan (octobre 2013). « Gender Identity and Relative Income Within Households », Working paper, University of Chicaco.

AMF, Stratégie québécoise en éducation financière http://www.lautorite.qc.ca/files/pdf/education-financiere/SQEF01062015.pdf