Blogue de Mélanie Loisel

Est-ce que la France a le mode de scrutin de l’avenir?

jeudi 17 mai 2012 à 13 h 59 | | Pour me joindre

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Avec les rumeurs d’élections au Québec, nous avons décidé de réfléchir, cette semaine à Génératrice, aux différents modes de scrutin qui permettraient d’assurer une meilleure représentativité des voix si jamais le gouvernement Charest déclenchait la campagne électorale.

Alors que les Français viennent d’élire François Hollande, nous avons découvert une nouvelle forme de scrutin développée de l’autre côté de l’Atlantique.

Le chercheur Rida Laraki

Le chercheur de l’École polytechnique à Paris Rida Laraki nous explique le mode de scrutin à jugement majoritaire développé avec l’aide de son collègue Michel Balinski.

En quoi consiste le mode de scrutin à jugement majoritaire?

Le jugement majoritaire est une méthode de vote issue d’une nouvelle théorie. Elle a fait l’objet d’un ouvrage publié en 2012 par MIT Press : Majority judgment : measuring, ranking and electing. Son but principal est de remédier au paradoxe du vote découvert par Kenneth Arrow, Prix Nobel d’économie.

Qu’est-ce que le paradoxe d’Arrow?

Une méthode présente ce paradoxe si, avec les mêmes opinions, le gagnant de l’élection change selon le nombre de candidatures mineures. Il est observé fréquemment. Lionel Jospin a été éliminé au premier tour le 21 avril 2002 lors de l’élection présidentielle en France à cause de la dispersion des voix pour la gauche. L’absence de Jean-Pierre Chevènement aurait suffi pour sa qualification. Utiliser une méthode qui présente ce paradoxe nuit à la démocratie et trahit la volonté des électeurs.

Comment remédier à ce paradoxe?

Très simplement : en donnant plus de liberté aux électeurs en leur permettant de juger tous les candidats. Un électeur doit désormais attribuer à chacun candidat une mention dans l’échelle suivante : Excellent, Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Insuffisant ou À rejeter.

Le système actuel (scrutin majoritaire à un ou deux tours) empêche l’électeur de s’exprimer. Il le force à choisir un seul candidat, même s’il n’adhère pas complètement à ses idées. Son vote ne révèle rien sur son adhésion à son candidat ni sur ses opinions sur les autres candidats.

Comment désigner le gagnant?

Une fois cette méthode utilisée, il est clair que les partis politiques donneront des consignes de vote. Chaque parti demandera à ses électeurs de lui attribuer la meilleure mention possible, et la pire à son concurrent.

Alors quelle méthode minimise l’incidence des manipulations sans changer la volonté des électeurs?

Par l’utilisation de la « théorie des jeux », nous sommes arrivés mathématiquement à une unique solution que nous avons appelée « le jugement majoritaire » (JM).

À chaque candidat est attribuée sa mention majoritaire. Si un candidat obtient la mention « Bien », cela voudra dire que plus de 50 % des électeurs pensent qu’il mérite plus que cette mention, mais aussi que plus de 50 % des électeurs pensent qu’il mérite moins que cette mention. En cas d’égalité entre les candidats, une règle simple et difficilement manipulable permet de départager les mentions.

Ainsi, si un électeur juge un candidat ayant la mention majoritaire « Bien » seulement « Très bien », il ne changera pas les résultats en votant stratégiquement « Excellent ». De même, un électeur qui juge ce candidat « Assez bien » ne change rien en votant stratégiquement « À rejeter ».

Pour une grande majorité des électeurs, la meilleure stratégie (le vote utile) est de voter honnêtement (le vote de cœur). Il n’y a plus de dilemme.

Comment ce modèle pourrait-il améliorer le mode de scrutin actuellement utilisé en France?

Le scrutin majoritaire actuellement utilisé empêche les électeurs français de s’exprimer librement. Depuis 2002, il les force à voter stratégiquement. Il nuit la démocratie et donne trop d’importance aux idées extrêmes. Cela ne concerne pas seulement l’élection présidentielle, mais toutes les élections – législatives, cantonales et autres – où un candidat doit être choisi parmi plusieurs.

Le scrutin majoritaire a failli non seulement en France, mais aussi dans d’autres pays. George W. Bush fut élu à la présidence des États-Unis en 2000 avec les voix de 271 Grands Électeurs, contre 266 pour Albert Gore (alors que le décompte des voix populaire donnait le résultat contraire : 50 456 002 Bush, 50 999 897 Gore). En Floride, le vote populaire fut Bush 2 912 790, Gore 2 912 253, Ralph Nader 97 488. Ainsi, la marge de 537 voix populaires a donné à Bush les 25 voix des Grands Électeurs de Floride. Mais il est irréfutable que l’immense majorité de ceux qui avaient voté pour Nader (qui n’avait aucune chance d’être élu) préférait Gore à Bush : si Nader ne s’était pas présenté en Floride, Gore aurait été élu président avec 291 voix de Grands Électeurs, contre 246 pour Bush. Une fois de plus : le paradoxe d’Arrow.

Ce problème ne concerne pas seulement la France et les États-Unis, mais toutes les démocraties dans le monde entier, y compris le Canada!

Le jugement majoritaire (JM) choisit le candidat jugé le plus méritant par une majorité de l’électorat. Il écarte les trois défauts majeurs du scrutin majoritaire :

  • Il protège l’électorat contre le jeu des multiples candidatures : ajouter ou retirer des candidats mineurs ne change pas les mentions des autres; il ne modifie donc ni le gagnant ni le classement.
  • En prenant en compte l’opinion de tous les électeurs sur tous les candidats, le JM mesure avec précision le mérite de chaque candidat, traduisant fidèlement le sentiment de l’électorat.
  • Il donne à l’électeur la liberté totale d’exprimer ses opinions, l’incite à l’honnêteté et limite les manipulations.

Bref, le vote « utile » est le vote de « cœur », il n’y a plus de dilemme ni de regret.

Pour connaître d’autres modes de scrutin, et pour discuter d’une éventuelle réforme au Québec comme au Canada, écoutez Génératrice demain à 20 h à la Première Chaîne de Radio-Canada.