Blogue de Philippe Couture

Sur la 132, ou sur la route des petites et grandes mythologies

Mercredi 15 février 2012 à 17 h 31 | | Pour me joindre

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Le premier roman de Gabriel Anctil, Sur la 132 (aux éditions Héliotrope), est un road-trip à l’américaine, dans lequel un jeune publicitaire montréalais décide de tout quitter pour rouler longuement vers l’est, jusqu’à Saint-Simon-de-Rimouski, près de Trois-Pistoles. C’est aussi un roman néo-terroir, où les charmes et les vices de la région sont exposés sans retenue et sans vernis, non sans échapper toutefois à quelques persistants clichés. À placer plus ou moins dans la même catégorie que d’autres romans récents qui s’attardent à dépeindre, d’un oeil aussi critique qu’attendri, les contours de la ruralité québécoise : Arvida, de Samuel Archibald, ou Les cheveux mouillés, de Patrick Nicol, pour n’en nommer que deux.

Le récit de Théo, ce jeune homme qui avale les kilomètres et remet doucement son existence en question, n’est pas d’une originalité foudroyante, même si Gabriel Anctil en rend bien les détails et les atmosphères. Plus intéressante est la mise en place, au fil des pages, d’un réseau de récits qui se toisent et se répondent, et qui, peu à peu, créent un puissant arrière-plan littéraire et mythologique. Théo, avant de prendre la route, envisageait le monde comme il abordait un slogan publicitaire ou un film hollywoodien. Et soudain, il est inondé de récits de toutes sortes et s’émeut des chansons country de Willie Lamothe, des histoires de Ritch, le mésestimé conteur de Trois-Pistoles, et des livres que lui suggère son voisin Clermont (comme Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières, ou Sur la route, de Jack Kerouac). À cela s’ajoutent les chansons de Malajube, qui prennent tout à coup un nouveau sens, et même les commérages des vieilles  désoeuvrées de Trois-Pistoles ou les récits de chasse que rapporte consciencieusement le journaliste du Saint-Laurent-Portage. Petite et grande littérature se confondent dans un magma d’histoires auquel Théo finira bien par trouver un sens.

L’alliage bigarré de toutes ces mythologies invite insidieusement le lecteur à réfléchir aussi à son propre bagage littéraire, aux récits d’ici ou d’ailleurs qui le constituent et le déterminent. Pour moi qui suis amoureux de théâtre, par exemple, comment résonne le célèbre monologue d’Hamlet, « Être ou ne pas être? »? En tant que jeune homme né dans un milieu rural et maintenant entièrement plongé dans la vie urbaine, suis-je inconsciemment traversé par les récits de mon village natal et le souvenir de certains des ses habitants colorés?

Et vous? Quels récits sont profondément imprégnés en vous? Littérature classique ou contes traditionnels préservés par la tradition orale? Chansons d’amour universelles ou romans postmodernes?