Billets classés sous « ukraine »

Poutine peut compter sur la Chine

lundi 3 mars 2014 à 21 h 25 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Alors que le président russe Vladimir Poutine s’est mis à dos la plupart des pays occidentaux en déployant ses troupes en Crimée, la Chine, deuxième puissance économique de la planète, a pour sa part décidé de mettre tout son poids du côté de la Russie et d’appuyer les manœuvres de son allié.

Lors d’un entretien téléphonique lundi, les chefs des deux diplomaties ont dit avoir constaté « leur concordance de vues sur la situation en Ukraine ». Un appui de taille dans la région, qui ne surprend cependant pas sur la scène internationale.

La Russie et la Chine font front commun sur plusieurs dossiers depuis des années. Les deux pays ont notamment bloqué des projets de résolution du Conseil de sécurité des Nations unies à plusieurs reprises. Les cas les plus récents ont freiné l’offensive de la communauté internationale en Syrie qui voulait intervenir pour mettre fin aux attaques perpétrées par le président Bachar Al-Assad.

Mentalité de guerre froide

La semaine dernière, l’organe de presse officiel du Parti communiste chinois a même demandé aux pays occidentaux de mettre fin à leurs réflexes empruntés des années 1980 pour coopérer avec la Russie en Ukraine, insinuant que les pays du G7 avaient conservé une mentalité de guerre froide.

« Se débarrasser des chaînes de la mentalité guerre froide réduira les confrontations inutiles, permettant de ce fait une transition plus en douceur des relations internationales », écrivait le Quotidien du Peuple.

Il faut comprendre que la Chine veut elle aussi avoir les coudées franches dans certaines régions qui ne sont plus sous sa juridiction. Le cas le plus éloquent est celui des îles Senkaku dans la mer de Chine orientale. Pékin revendique le petit archipel qui appartient au Japon. À la fin de l’année dernière, le géant communiste a d’ailleurs créé une « zone aérienne d’identification » qui englobe les îles, ce qui a soulevé la colère du Japon.

La Chine revendique aussi des îles appartenant aux Philippines. Dans les deux cas, les États-Unis ont invité Pékin à faire preuve de prudence et dans les deux cas les revendications visent à accroître le leadership du régime dans la région, mais aussi à contrôler les richesses naturelles, tout comme en Ukraine.

En d’autres termes, en appuyant la Russie, la Chine s’adresse directement à la communauté internationale et lui dit : vous n’avez plus l’autorité d’intervenir comme lors de la guerre froide, laissez les géants (Russie-Chine) décider de ce qu’ils jugent être juste pour leur région.

Le président américain Barack Obama s'est entretenu avec le président russe Vladimir Poutine au sujet de la Crimée, le 1er mars 2014. Ils ont parlé durant 90 minutes, selon la Maison-Blanche. Leur deuxième conversation en huit jours.
Le président américain Barack Obama s’est entretenu avec le président russe Vladimir Poutine au sujet de la Crimée samedi. Ils ont parlé durant 90 minutes, selon la Maison-Blanche. Leur deuxième conversation en huit jours.

La crise en Ukraine inquiète les Américains. Les politiciens du moins. Mais ils semblent moins intéressés par le sort des habitants de la Crimée que par l’image de leur pays à l’étranger. Pour certains, la crise est l’ultime test des capacités du président Obama. Pour d’autres, les chars russes en Crimée prouvent que les États-Unis sont devenus un tigre de papier.

Il est tentant de pencher du côté de ceux qui voient les États-Unis comme un pays qui n’est plus que l’ombre de lui-même sur la scène internationale. Prenez la rapidité avec laquelle le Parlement russe a approuvé l’envoi de troupes en Ukraine. C’était quelques heures seulement après un avertissement du président américain. « Il y aura des coûts à payer », avait lancé Barack Obama. Manifestement, Vladimir Poutine est prêt à payer la note. Aux États-Unis, l’attitude russe a provoqué une envolée de commentaires abrasifs envers… leur propre président. Prenez les commentaires du sénateur républicain Lindsey Graham :

Cessez d’aller à la télévision pour tenter de menacer des voyous ou des dictateurs. Ce n’est pas votre fort. Chaque fois que (Barack Obama) menace Poutine, ou quelqu’un comme Poutine, tout le monde lève les yeux. Même moi. Nous avons un président faible, incapable de décider, qui invite les agresseurs.

Plusieurs doutent de la capacité du président américain à tenir tête à son vis-à-vis russe. Une idée qui inspire aussi des caricatures. Une partie de la critique vient bien sûr de gens qui n’aiment pas le président Obama. Plusieurs rappellent son demi-tour sur la question syrienne l’automne dernier. Les États-Unis avaient d’abord menacé la Syrie de frappes militaires, en représailles à des attaques chimiques contre des populations civiles. Barack Obama avait hésité, demandé l’aval du Congrès. Lorsqu’il est apparu évident que les élus allaient lui dire non, il a trouvé une solution diplomatique. La Maison-Blanche continue de dire que la menace d’une attaque était crédible et réelle, et que c’est pour ça que la Syrie a accepté (avec l’appui de la Russie) de se défaire de son stock d’armes chimiques. Ça serait un exemple de la façon Obama de faire les choses.

Ce qui complique la tâche du président Obama sur la scène internationale, c’est le faible appétit des Américains, les citoyens comme les élus, pour d’autres conflits. Terminé l’Irak, l’Afghanistan tire à sa fin… Le président lui-même parle surtout de reconstruction nationale (nation building). Obama hésite à engager des troupes américaines à l’étranger. Il préfère la diplomatie, les alliances stratégiques. Mais cette position semble aussi avoir causé un affaiblissement de la voix américaine sur la scène internationale. Il y a un vide politique, et des dirigeants comme Poutine en profitent. « Si vous retirez l’option du bâton de votre arsenal, qu’est-ce qu’il vous reste? », lance Andrew C. Kuchins, du Center for Strategic and International Studies.

C’est un constat qui dérange bien des Américains. La voix de leurs dirigeants semble moins compter. C’est dur pour l’ego de la superpuissance. Ce qui fait que plusieurs critiques appellent leur président à en faire davantage, à reconsidérer cette idée du repli sur soi-même.  D’autres sont plus tranchants : « Si Obama laisse faire Poutine, la crédibilité de l’Amérique sera réduite à zéro. Nos ennemis ne nous craindront plus. »

Bien sûr, les options à la portée du président américain semblent limitées. D’une part, Vladimir Poutine semble attacher peu d’importance à son image dans le monde (évaporée, toute perception bienveillante propagée par les tout récents Jeux de Sotchi). D’autre part, la Russie dispose de puissants leviers économiques, dont l’envoi de gaz naturel vers l’Europe. Ça complique l’imposition de sanctions économiques.

Finalement, l’histoire nous enseigne aussi que le président américain a bien peu de pouvoir face aux tractations de Vladimir Poutine. Le New York Times rappelle que la Russie avait mené une opération militaire semblable en Géorgie (un allié de l’OTAN) en 2008. George W. Bush avait haussé le ton, déployé des navires dans la région, aidé au transport de soldats géorgiens. Rien n’a fait broncher la Russie (présidée par Medvedev; Poutine était alors premier ministre). Cette fois-ci ne sera pas bien différente, prédit Fiona Hill, une experte américaine sur la Russie : « On va parler de sanctions. On va parler de lignes rouges. On va finir par paniquer. Et Poutine va nous regarder, à l’écart. Il sait que le reste du monde ne veut pas aller en guerre. »

La crise en Ukraine pose toutes sortes de problèmes pour l’administration Obama, toujours en quête d’un héritage à laisser avant la fin de son mandat. Le président américain dit préférer la diplomatie à la force. C’est le temps de passer de la théorie à la pratique… Il y va de son héritage politique, croit le commentateur Edward Luce : « Tout ce que M. Obama veut faire — du nation building, une entente nucléaire avec l’Iran, le Moyen-Orient, se tourner vers l’Asie … — tout cela repose sur sa réponse à M. Poutine. »

Avec l’Ukraine, c’est la réputation de Barack Obama qui est en jeu… et son pouvoir d’influence.

La télévision ukrainienne joue en boucle les images des funérailles qui se succèdent. Les funérailles de l’« escadron du ciel ». C’est comme ça qu’ils appellent ceux qui sont tombés la semaine dernière et dont la mort a marqué la fin du régime Ianoukovitch.

Se succèdent leurs biographies, leurs photos. La plupart étaient jeunes, très jeunes, des étudiants, des ouvriers de la construction. Presque tous sont morts d’une balle dans la tête ou au cou, l’œuvre d’un tireur embusqué sur un des toits entourant la place de l’Indépendance.

La place Maïdan commence petit à petit à se vider. Il reste des montagnes de fleurs, des milliers de lampions et les pavés arrachés. Et quelques dizaines de jeunes, casque vert vissé sur la tête et accoutrement simili militaire hétéroclite, dont des protège-genoux et protège-coudes noirs, « trophées de guerre » pris sur les hommes des forces spéciales honnies, les « Birkout », démobilisés manu militari après les combats de la semaine dernière.

Ces jeunes, c’est l’« autodéfense de Maïdan ». Eux sont loin d’être démobilisés. On les voit un peu partout dans la ville de Kiev, foulard jaune autour du cou et carte plastifiée sur la poitrine où il est écrit en cyrillique « samoabarona », autodéfense. Ils dirigent le trafic au côté de la police, surveillent l’entrée de la Banque centrale et de la Présidence toujours vides.

Plusieurs dizaines entourent l’édifice du Parlement où se trouve, depuis samedi, le centre du pouvoir ukrainien. Ils surveillent leurs députés qui eux votent presque sans interruption… de la destitution du président Ianoukovitch à la dissolution de Birkout, en passant par le retour à la constitution de 2004 et à la nomination du nouveau président par intérim, nouveau ministre de l’Intérieur et, dans quelques heures, nouveau gouvernement au grand complet.

Le nouveau président par intérim annonce ses couleurs : l’Ukraine reprendra immédiatement le chemin de l’Europe. Les gardes populaires écoutent les débats retransmis par haut-parleurs, applaudissent, discutent, se réchauffent autour des vieux barils rouillés à l’intérieur desquels les flammes sont un rappel. Il y a moins d’une semaine, c’est leur chère place de l’Indépendance qui brûlait. Aujourd’hui, l’avenir est un peu moins incertain, mais à peine.

« Si les Russes envoient leurs troupes, on va défendre Kiev », dit Oleg, 27 ans, ouvrier de la construction qui a lâché son travail pour s’enrôler dans l’autodéfense il y a deux mois déjà. À voir l’arme dont il dispose, un grand bâton de bois, il y a comme un doute. C’est que Moscou se fait menaçante. Le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, l’a dit, il ne reconnaît pas ce pouvoir qui s’est emparé de l’Ukraine par la force, ne respectant aucunement l’accord de la semaine dernière, l’accord que l’envoyé spécial de Vladimir Poutine a pourtant refusé de signer.

Le ton monte, la Russie menace de sanctions économiques. L’ours russe se réveille de son sommeil hivernal. Pourtant il a fait un beau rêve : Sotchi et ses Jeux olympiques d’hiver. Vladimir Poutine peut être fier. La première place au podium des médailles, des Jeux grandioses. Il a gagné son pari olympique, mais a perdu l’Ukraine. Son réveil risque d’être brutal.

Que s’est-il passé? N’avait-il pas promis 15 milliards de dollars en novembre dernier pour aider l’économie ukrainienne au bord de la banqueroute et pour détourner Kiev de son projet de partenariat avec l’Union européenne?

Dimanche soir, moins de 48 heures après la fuite de Ianoukovitch, un orateur-surprise s’est adressé à la foule de Maïdan, Mikhaïl Saakashvili, ancien président de la Géorgie et ancienne bête noire du Kremlin. En ukrainien, il a lancé aux milliers de gens toujours massés malgré le froid : « Le cœur de l’Europe bat aujourd’hui non pas à Bruxelles, à Berlin ou à Paris, mais ici, à Kiev! »

C’était le soir de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques. Au travers des feux d’artifice, Vladimir Poutine ne l’a peut-être pas entendu. Mais j’ai comme un doute…